Archives de Catégorie: Poésie

Il m’a fallu plusieurs années et différents profs de littérature pour me rendre compte que j’aimais la poésie ^^ Bon, pas forcément tous les poèmes et tous les auteurs, mais j’adore en découvrir de nouveaux. J’aime les belles phrases qui sonnent joliment dans l’oreille, et j’adore les vers qui vous chavirent le coeur <3

Un peu de poésie de femme : Je te demande, ô Mort

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Bien le samedi bande de poésies, nouveau bonjour et nouveaux gens ! On se retrouve encore une fois pour vous faire découvrir une poétesse. Quand je pense qu’on nous bassine avec les grands messieurs de la poésie, alors que ces femmes aussi sont là, même époque, mêmes courants littéraires, il faut juste se donner la peine de chercher ; et on ne me fera pas croire qu’elles sont moins connues parce qu’elles écrivaient moins bien. Leurs poèmes, leurs plumes, leurs émotions m’emmènent si loin, aussi loin que mes poèmes préférés de Baudelaire ou Laforgue, et plusieurs d’entre elles ont reçu des prix. Alors non, vous ne me ferez pas croire qu’elles sont moins bien connues à cause de leur écriture. Si tous les manuscrits de romans que je dois écrire dans ma vie se voient rejetés, dussé-je ne publier qu’une seule chose, ce sera un recueil consacré à ces femmes.

Bref ! Trêve de grands discours, je vous présente Hélène Vacaresco, née en 1864 et morte en 1947. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle était une femme de tête ! Et cette fois-ci, on va échapper au schéma d’une femme morte jeune et écrasée par le poids de la vie malgré (ou à cause de) son talent indéniable ; ça paraît peut-être cruel, mais c’était dur de le louper sur les dernières poétesses que je vous ai présentées. Hélène était donc une femme de lettre mais aussi une diplomate franco-roumaine, issue de l’aristocratie de Valachie (ici je dois faire un effort pour ranger tous mes fantasmes de vampires et autres Transylvaniens, les jeux Castlevania ont un peu trop déteint sur moi). Sa page Wikipédia ne mentionne pas de famille, je ne peux donc que supposer qu’elle n’a jamais été mariée. Elle ne s’est pas contentée d’écrire des poèmes, loin de là : romans, pièces de théâtre, traductions, tout y est passé. Côté reconnaissance littéraire, elle a reçu deux pris de l’Académie Française ainsi que la Légion d’Honneur, et elle fut également la première femme intégrée au sein de l’Académie roumaine. Ah, et un cratère sur Vénus porte également son nom. On en est à ce niveau de classe galactique. D’où ma question initiale : comment, au nom de mon tiroir à chaussettes, comment se fait-il qu’elle ne soit pas davantage reconnue dans nos manuels sdhglksjheitu. Excusez-moi, je vais prendre mes cachets.

Mes cachets dûment expédiés au fond de mes toilettes, reprenons ! Je ne m’en aperçois aussi que maintenant, mais plus que toutes les autres poétesses que j’ai pu croiser, Hélène Vacaresco n’est rattachée à aucun mouvement littéraire, chose pourtant courante quand on parle d’écrivains. Alors est-ce parce qu’on ne parle pas assez d’elle, ou bien parce que les courants littéraires ont été construits sur la base d’écrits masculins et ne peuvent donc s’appliquer qu’imparfaitement aux écrits féminins, ou encore que les écrits d’Hélène sont trop atypiques pour être classés, je vous laisse juges. Il y avait beaucoup de poèmes que je voulais vous montrer, dont un qui est souvent cité et intitulé « Il passa ». Cependant c’est celui-ci qui m’a le plus interpellée : « Je te demande, ô Mort », extrait du recueil Lueurs et flammes, paru en 1903.

Je te demande, ô Mort, de reprendre à mon âme  
Les biens qui m’ont poussée au besoin de mourir ;
Mais dans l’éternité je voudrais rester femme.
Garder mon cœur splendide ou meurtri du désir,

Goûter le paradis en extases fragiles,
Subir l’enfer avec mon féminin effroi.
Et garder, cher captif entre mes bras débiles,
Ce grand pouvoir d’amour que rien n’épuise en moi.

Je voudrais demeurer femme tremblante et forte.
Conserver mon destin de frissonnant orgueil,
Et voir encor frémir à mon front clair de morte
Le voile de ma grâce au-delà du cercueil.

Par les vagues séjours dont le mystère mêle  
Tant d’attraits aux pensers tournés vers le trépas,  
Qu’aux rumeurs d’infini joignant un rythme frêle  
Le bruit frais de ma robe entoure encor mes pas !  

Que je sois tour à tour reine, sœur ou servante,  
Aux rivages de joie ou sur les mornes bords,  
Que je reste à jamais redoutable ou touchante  
A force de vouloir, de faiblesse et d’efforts !  

Et tandis que j’irai refleurissant sur terre
Dans les symboles fins de l’être et de sa loi,
Dans la tige et le jonc, et dans l’eau passagère,  
Dans la lune qui tient la mer entre ses doigts,  

Quand l’humblesse attirante et quand l’audace triste  
Rappelleront mes jours ceints d’ombre et de remous,  
Ce qui change et revient, ce qui ploie et persiste  
Sera, mon Cher Destin, une image de vous.  

J’emporterai là-bas aux plis de ma poussière  
Mon vêtement de charme et de fragilité,  
Mes deuils seront intacts et mon essence entière :
Je voudrais rester femme en mon éternité.   

Je pense que ce poème pourra plaire à pas mal de féministes, je suis même surprise de ne pas le voir davantage cité. Il s’agit d’un poème où la narratrice s’adresse à la mort : sans aucune illusion sur sa fin funeste, elle souhaite néanmoins conserver ce qui fait qu’elle est femme selon elle. Et c’est plus complexe qu’il n’y paraît ! On remarque assez vite l’opposition entre faiblesses et forces, le fait qu’elle soit faible physiquement et pourtant douée d’une volonté et d’une fierté à toute épreuve ; mais ces deux caractères opposés sont réunis dans une allitération (= répétition de sons consonnes) en f, en particulier dans le second quatrain. Ses émotions autant que sa raison sont mises en avant : l’amour, l’orgueil, la peur, la puissance, la tendresse,… On pourrait prendre pour de la coquetterie son envie de rester telle quelle, notamment avec l’allusion à la robe et aux vêtements, mais je pense que ça va beaucoup plus loin : c’est de la dignité. Les vêtements dont il est question sont en fait les multiples aspects de sa personnalité qui l’enveloppent et la constituent.
Bien sûr, la mort l’effraie, bien sûr elle n’ignore rien du processus de décomposition du corps, évoqué de manière implicite (corrigez-moi si je me trompe) dans le sixième quatrain. Mais pour autant, il n’y a aucune supplication, aucune prière, aucun atermoiement dans le poème. Sa féminité est tout à la fois fierté, faiblesse, force, tout cela mélangé en un seul être humain ; et peu importe sa position mouvante dans l’échelle sociale, les bouleversements provoqués par le rythme changeant de la nature, elle est et reste femme. Forte de sa féminité, c’est donc en femme qu’elle se présentera à la Mort ; Mort qui est loin d’être son ennemie puisqu’elle l’accepte. Et c’est puissant ! D’autant que pour une fois, il n’est pas question d’une opposition entre la femme qui s’émancipe et les autres (hommes/société/religion/…) : c’est la femme seule qui s’affirme, sans soutien ni antagoniste par rapport auquel elle se définirait, car elle n’en a nul besoin pour dire qui elle est.

Illustrer ce poème a été un casse-tête sans nom. Les images de femmes avec la Mort, ce n’est pas ce qui manque, mais aucune ne correspondait avec le ton du poème. Dans les tableaux et les images les plus anciens, la Mort force la femme à la suivre et celle-ci n’est que répugnance et terreur ; dans les images de type vanité, c’est purement et simplement la futilité de la coquetterie féminine qui est mise en avant. Dans les illustrations récentes type fanart, deux voies possibles : romantique et érotique. Soit une histoire d’amour tragique entre la Faucheuse et une mortelle, soit une version féminisée et très sexualisée de la Faucheuse elle-même. Heureusement, j’ai fini par tomber sur cette gravure de 1880, réalisée par Léon Gaucherel et Sarah Bernhardt (en tant que modèle ou en tant que dessinatrice, j’ai pas su trouver), sobrement intitulée « La jeune fille et la mort ». Bon, on reste sur le thème classique d’une opposition entre jeunesse, fraîcheur, et trépas ; la jeune fille ne regarde pas la Mort et ne s’attend certainement pas à mourir aussi vite. Mais imaginons qu’elle soit consciente de ce fait, tout de suite l’image s’accorde au poème : la Mort comme une simple présence qu’il nous faut accepter, l’abandon des plaisirs matériels sans pour autant renoncer à ce qui nous définit en tant qu’individu… ou en tant que femme.

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Un peu de poésie rageuse : Pilori

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Bien le samedi bande de poésies, nouveau bonjour et nouveaux gens ! J’espère que vous allez bien ^^ On découvre aujourd’hui une nouvelle poétesse, découverte complètement par hasard et adorée dès la première lecture 🙂 Je vous présente Renée Vivien, femme de lettres britannique de langue française, née en 1877 et morte en 1909. Son vrai nom était Pauline Mary Tarn. Aujourd’hui encore, elle est considérée comme une des grandes icônes du génie féminin et il existe même un prix littéraire à son nom ! Son style s’inspire de plusieurs mouvements littéraires, mais pas uniquement. Elle a beaucoup voyagé, notamment au Japon, à Constantinople ou en Grèce sur l’île de Lesbos.

Cette dernière destination n’est pas anecdotique, car l’autre aspect de la vie de Renée qui l’a rendu célèbre, c’est le fait qu’elle soit lesbienne. Sa célébrité, son grand talent et ses relations amoureuses lui ont même valu le surnom de Sapho 1900, du nom de la poétesse la plus connue de la Grèce antique (lesbienne également). Malheureusement, pas besoin de vous faire un dessin sur la façon dont on considérait l’homosexualité à cette époque… En 1908, deux femmes avec qui elle entretenait des liens très forts la quittent successivement. Minée par ces pertes, Renée sombre dans l’alcool et la drogue. Sa vision très romantique de la mort la conduit à une tentative de suicide ; si ce fut un échec, elle décède néanmoins peu après, car elle était de plus en plus malade et fragile psychologiquement.

Malgré une vie tumultueuse, Renée était une femme brillante et très productive : elle nous a laissé de très nombreuses oeuvres qui sont encore étudiées aujourd’hui ! J’ai très envie d’en découvrir plus sur elle, surtout depuis que je sais qu’en 2018, un recueil de ses contes gothiques a été traduit en français :3 De plus, en 2020, un recueil de sa correspondance avec son ami Jean-Charles Brun a été publié, éclairant sa vie sous un nouveau jour.
Le poème que je vous propose aujourd’hui s’intitule « Pilori » et fait partie du recueil intitulé A l’heure des mains jointes. Si vous voulez en lire plus, n’hésitez pas à suivre ce lien wikisource, ils ont énormément de ses écrits à disposition ❤

Pendant longtemps, je fus clouée au pilori,
Et des femmes, voyant que je souffrais, ont ri.

Puis, des hommes ont pris dans leurs mains une boue
Qui vint éclabousser mes tempes et ma joue.

Les pleurs montaient en moi, houleux comme des flots,
Mais mon orgueil me fit refouler mes sanglots.

Je les voyais ainsi, comme à travers un songe
Affreux et dont l’horreur s’irrite et se prolonge.

La place était publique et tous étaient venus,
Et les femmes jetaient des rires ingénus.

Ils se lançaient des fruits avec des chansons folles,
Et le vent m’apportait le bruit de leurs paroles.

J’ai senti la colère et l’horreur m’envahir.
Silencieusement, j’appris à les haïr.

Les insultes cinglaient, comme des fouets d’ortie.
Lorsqu’ils m’ont détachée enfin, je suis partie.

Je suis partie au gré des vents. Et depuis lors
Mon visage est pareil à la face des morts.

Le poème est très court, avec des rimes embrassées et une succession de distiques, mais il est incroyablement puissant et évocateur. Sa violence est ce qui nous marque avant tout. On s’imagine sans peine la scène et surtout la rancoeur qui traverse la narratrice. L’oeuvre de Renée Vivien a une certaine portée autobiographique, donc on peut supposer sans trop de risques que le poème fait référence à son homosexualité et à la façon dont elle est perçue par la société. Elle semble aux prises avec une véritable tempête, entre ses sentiments qui l’étouffent, le pilori auquel elle est clouée, et le bruit que font les gens autour d’elle. Moqueries, humiliations, insultes auxquelles la poétesse répond par une colère muette mais grandissante. Et comment ne pas la comprendre ? Elle n’est coupable que d’être elle-même. Mais c’est aussi un cercle vicieux, car le mépris ne fait qu’engendrer la haine. Quand enfin elle n’est plus dans l’oeil du cyclone, elle est morte à l’intérieur.

Pour aller avec le poème, j’ai beaucoup hésité ! Au début, je pensais au roman La Lettre Ecarlate de Nathaniel Hawthorne. Même si quand je l’avais lu je l’avais trouvé un peu barbant, il m’avait quand même beaucoup marquée ; et surtout, l’humiliation publique est un thème central car l’héroïne a eu un enfant hors mariage. Cette liaison adultère lui vaut d’avoir une lettre rouge brodée sur elle en permanence pour marquer son « crime ». Ce n’est toutefois pas elle qui subira le pilori, mais ça ce sera à vous de la découvrir ^^

Mais finalement, ce poème me fait énormément penser aux chansons du groupe de métal gothique Blackbriar, que j’aime beaucoup ! La chanteuse, Zora Cock, a une voix magnifique en plus d’être très belle, elle arrive à monter dans les aigus avec une facilité qui me fascine à chaque fois ^^ Ma préférée est sans hésiter Until Eternity, mais ici, je trouve que le poème fait particulièrement écho à deux autres chansons :
– d’une part Snow White and Rose Red pour le côté amour interdit (potentiellement relation lesbienne) et jugement ignorant de la société. Le titre de celle-ci vient d’ailleurs d’un conte de Grimm, à ne pas confondre avec l’autre Blanche-Neige !
– et d’autre part I’d Rather Burn pour la fin du poème, pleine de colère. Si l’idée de la mort est présente, la chanson annonce la promesse d’une vengeance qui n’est pas pour me déplaire 😛
Les paroles des deux chansons sont plutôt répétitives, mais on n’en apprécie que plus la mélodie :3

J’espère que vous avez aimé le poème et les chansons ! Vous font-ils penser à autre chose ? Avez-vous envie d’en savoir plus ? N’hésitez pas à partager vos découvertes et à me donner votre avis en commentaire ❤

Un peu de poésie folle amoureuse : Mad Girl’s Love Song

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Bien le samedi bande de poésies, j’espère que vous allez bien ! Je vous retrouve pour un nouveau rendez-vous de poésie, avec une nouvelle poétesse à vous présenter 🙂 Sylvia Plath était une écrivaine américaine née en 1932 et morte en 1963 ; on la connaît surtout pour ses poèmes. Dès l’enfance il est évident qu’elle a un grand talent d’écriture, mais sa vie sera loin d’être facile : marquée très jeune par la mort de son père et plus tard par une fausse couche, elle connaît plusieurs épisodes dépressifs liés à des problèmes psychiatriques. Bien que brillante, elle souffre d’être constamment en porte-à-faux entre son besoin de liberté et le conformisme ambiant (pour cette raison, beaucoup de féministes vont s’intéresser à son travail) ; de la même manière, une fois mariée, sa carrière passe au second plan derrière sa vie d’épouse et l’aide qu’elle apporte à son mari qui est également poète. Ses moments de désespoir sont les plus productifs (notamment lorsqu’elle se sépare de son mari qui la trompait), mais aussi les plus durs : en 1963, elle se suicide au gaz, en prenant soin toutefois de calfeutrer la pièce pour protéger ses enfants.

Publié en 1953, le poème que je vous propose est intitulé « Mad Girl’s Love Song », ce qui signifie littéralement « La chanson d’amour de la fille folle ». Je l’ai découvert dans le recueil illustré par Chris Riddell dont je vous avais déjà parlé ❤ N’ayant pas pu trouver de traduction, j’ai essayé d’en bricoler une qui conserverait à la fois le sens et les rimes, puisque le poème originel en a ; c’est loin d’être parfait, ça manque d’harmonie et j’ai pris une ou deux libertés, j’espère que vous apprécierez quand même ^^’ Et surtout, prenez le temps d’écouter la lecture du poème que je vous ai trouvé sur Youtube pour avoir les sonorités, tellement plus belles en anglais !

I shut my eyes and all the world drops dead;
I lift my lids and all is born again.
(I think I made you up inside my head.) 

The stars go waltzing out in blue and red,
And arbitrary blackness gallops in:
I shut my eyes and all the world drops dead. 

I dreamed that you bewitched me into bed
And sung me moon-struck, kissed me quite insane.
(I think I made you up inside my head.) 

God topples from the sky, hell’s fires fade:
Exit seraphim and Satan’s men:
I shut my eyes and all the world drops dead. 

I fancied you’d return the way you said,
But I grow old and I forget your name.
(I think I made you up inside my head.) 

I should have loved a thunderbird instead;
At least when spring comes they roar back again.
I shut my eyes and all the world drops dead.

(I think I made you up inside my head.)

Je ferme mes yeux et le monde entier disparaît
Je lève les cils et tout revient à la vie.
(Je crois que dans ma tête je te créais.)

En bleu et rouge les étoiles dansent un ballet,
Et galopantes les ténèbres arbitraires arrivent ici :
Je ferme mes yeux et le monde entier disparaît

J’ai rêvé que tu m’avais ensorcelée à mon chevet,
Et chantant sous la lune m’avais embrassée jusqu’à la folie
(Je crois que dans ma tête je te créais.)

Dieu s’effondre depuis le ciel, le feu de l’enfer se soumet
Envolés les hommes de Satan et séraphins du Paradis
Je ferme mes yeux et le monde entier disparaît

Je me suis imaginé que tu reviendrais comme tu le disais
Mais j’ai oublié ton nom et j’ai grandi
(Je crois que dans ma tête je te créais.)

J’aurais dû aimer un oiseau-tonnerre c’est vrai ;
Au moins chaque fois que le printemps arrive ils crient
Je ferme mes yeux et le monde entier disparaît

(Je crois que dans ma tête je te créais.)

Le poème appartient à la catégorie des villanelles : 19 vers, 5 tercets et un quatrain final, et surtout des vers bien précis qui reviennent régulièrement à la manière d’un refrain. Et comment vous dire que je suis dingue de ce poème, sans mauvais jeu de mot. C’est l’histoire d’une femme qui vient de perdre un homme qu’elle aimait plus que tout, une perte qui l’affecte au point de perdre tous ses repères : sa religion, sa propre raison. L’allusion à la schizophrénie est donc très claire. Les illusions se succèdent, tantôt fascinantes, tantôt effrayantes.
Les vers qui se répètent créent une sorte d’atmosphère angoissante : d’une part, il y a cette idée de fermer les yeux comme pour tout supprimer autour de soi et recréer un espace de calme ; de l’autre une petite voix qui vient constamment mettre en doute l’illusion comme la réalité (car même cette petite voix n’est pas sûre de ce qu’elle affirme), jusqu’au vers final qui semble envahir tout l’espace. Cette petite note finale pourrait presque rendre le lecteur fou à son tour. On ressent tellement la détresse et le désespoir de cette femme qui essaye de recoller les pièces d’un puzzle sans y parvenir. Perdre son amour, même imaginaire, est en train de la détruire peu à peu, et on se sent partagé entre la peur de sa folie et l’empathie qui nous fait compatir et ressentir sa propre peur.
En ce qui concerne la religion, on peut aussi ajouter que pour Sylvia Plath, la religion chrétienne traditionnelle n’était d’aucun secours pour les femmes car elle était pensée uniquement pour et par des hommes, ce qui donne une autre interprétation possible pour la destruction des symboles religieux dans le poème : ils ne sont d’aucun secours à la narratrice.

Pour aller avec, je vous ai trouvé deux possibilités ! D’abord, les dessins de Chris Riddell qui avait illustré le poème et que je trouve vraiment beaux, car il a représenté avec beaucoup de délicatesse la progression du poème depuis la tendresse, la passion, jusqu’à l’effondrement du rêve et la terrible prise de conscience que ce n’était peut-être qu’un rêve. L’amant imaginaire n’est qu’une ombre constamment dissimulée par d’autres figures, jusqu’à la dernière image où les ténèbres envahissent entièrement le dessin, à la façon d’une idée fixe.
Et ensuite, par hasard je suis tombée sur une peinture de Acey Thompson… et malheureusement, je n’ai pas pu trouver d’autres infos que le nom de l’artiste :/ Mais j’aime beaucoup aussi sa façon d’illustrer le poème : elle a repris les notes de bleu et de rouge dans la strophe des étoiles, mais les tâches de couleurs bavent et coulent comme si elles s’effondraient sur elles-mêmes, jusqu’à rejoindre le marasme de noir et de gris qui enveloppe la femme. Ces espèces de nuées floues rendent très bien l’idée de folie, de doute, comme si on avait des nuages qui brouillaient les pensées.

J’espère que le poème et les illustrations vous ont plu, pardon pour la traduction un peu bancale ^^’ Merci beaucoup si vous avez tout lu, n’hésitez pas à me dire votre avis et vos interprétations en commentaire 🙂

Un peu de poésie endormie : Insomnie (partie n°2)

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Bien le samedi bande de poésies, nouveau bonjour et nouveaux gens ! Aujourd’hui je vous présente une nouvelle poétesse, Marina Tsvétaïéva (1892-1941). D’origine russe, elle a eu une vie assez difficile, en particulier à partir de 1917 et de la Révolution Russe : les années qui ont suivi ce grand bouleversement ont été des années de misère et de famine ; Marina a même accepté d’envoyer une de ses filles à l’orphelinat en espérant qu’elle y serait mieux nourrie – en vain, car la petite y mourra justement de faim… Son mari luttait alors contre le nouveau régime, mais il disparaît. Lorsque Marina le retrouve, elle doit quitter la Russie et le rejoindre dans son exil à Prague. En 1925, la famille s’installe à Paris, mais malheureusement, la poétesse ne parvient pas à trouver sa place dans les cercles constitués par les écrivains russes émigrés. En 1939, elle revient finalement en Russie… au pire moment. Staline et son mouvement se méfient de ceux qui ont vécu longtemps à l’étranger. A partir de là, c’est la descente aux Enfers : son mari est fusillé pour espionnage en 1941, et elle-même se pend peu de temps après, car seule et sans le moindre soutien.

Marina a écrit énormément d’oeuvre, en poésie mais aussi en prose car cette dernière se vendait mieux. Sa poésie, étouffée par le régime de Staline, n’a été redécouverte que dans les années 60. Son oeuvre la plus connue est le cycle Insomnie, et le poème que j’ai choisi est le deuxième de ce cycle ! J’espère qu’il vous plaira, moi j’ai beaucoup aimé ^^

J’aime embrasser
les mains, et j’aime
distribuer des noms,
et aussi ouvrir grand
les portes,
– toutes grandes – sur la nuit sombre !

La tête entre les mains,
écouter un pas lourd
quelque part diminuer,
et le vent balancer
la forêt
en sommeil, sans sommeil.

Ah, nuit !
Quelque part des sources courent,
je glisse vers le sommeil.
Je dors presque.
Quelque part dans la nuit
un homme se noie.

J’adore comme ce poème reprend la routine du soir au moment d’aller se coucher : serrer les mains, les embrasser quand on aime beaucoup la personne, souhaiter la bonne nuit à tout le monde et se plonger dans le noir jusqu’à la chambre. Se mettre au lit, écouter les bruits de la maison et les bruits de dehors, et se sentir lentement glisser dans le sommeil, presque comme une noyade. Le terme peut sembler angoissant c’est vrai, mais le sommeil peut aussi avoir cette dimension angoissante justement : on perd pied, et pendant que nous dormons tout peut arriver dehors. Et pourtant, le poème n’est pas effrayant ni mortellement inquiétant. Le rythme court et entêtant, comme une sorte de va et vient entre un vers et le suivant, pour moi ça reproduit à merveille ce lent effet de torpeur quand on tombe de sommeil ❤

Pour accompagner ce poème, je vous ai choisi deux tableaux parmi les plus connus du peintre Van Gogh ^^ Un peintre que j’aime énormément, et en particulier depuis que j’ai vu l’épisode qui lui était consacré dans la série Doctor Who (incroyablement touchant, je vous le conseille ❤ ). Le premier s’intitule La Nuit étoilée sur le Rhône, et le deuxième plus simplement La Nuit Etoilée. Peints en 1888 et 1889, les deux tableaux sont souvent opposés car ils représentent deux visions très différentes de la nuit, et correspondent à deux périodes de la vie du peintre : lorsqu’il a peint le deuxième, il était interné dans un asile. Le premier est plus tranquille, avec un fleuve qui nous ramène à l’idée de « noyade » du poème, mais les étoiles sont plus faibles à cause des lumières de la ville. Le deuxième oppose la campagne statique (sauf les arbres qui ressemblent presque à des flammes) et le ciel parcouru de nébuleuses lumineuses. C’est celui que je préfère, on le qualifie de « violent » mais pour moi, c’est un mouvement lent comme une berceuse, je n’ai qu’une envie, c’est de me laisser porter 😀

J’espère que le poème et les tableaux vous plaisent, n’hésitez pas à me dire ce qu’ils vous évoquent en commentaire 🙂 Et si la réflexion sur les tableaux de Van Gogh vous intéresse, n’hésitez pas à aller faire un tour sur le blog Impressionnisme et Voyage, il m’a beaucoup aidée 😀

Un peu de poésie qui n’en est pas : La poésie n’existe pas

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Bien le bonjour bande de gens, j’espère que vous allez bien ! Nouveau samedi et nouvelle poésie, je suis allée la chercher à nouveau sur le site Oniris, que je ne peux que vous conseiller ^^ Cette fois-ci, un poème un peu triste d’un artiste dont le pseudo, fort austère, se présente ainsi : Pouet.
Hein, quoi ? J’aurais choisi le poème d’aujourd’hui en partant uniquement du nom du poète ? Meeeuuuhh non, qu’allez-vous imaginer… (c’est totalement ça)

Le poème date de 2020 et son titre n’est pas sans rappeler le célèbre tableau de Magritte, « Ceci n’est pas une pipe ». Que penser d’un poème qui proclame que la poésie n’existe pas ?

Le souvenir éteint de ce linge froissé
sur un fil de fer tu étendais nos peines

la rouille du soleil sur tes doigts esquissait
comme le ruisseau jauni
d’une lueur incertaine

aucune rose sur ta peau
si peu d’étoiles en tes murmures

il n’y a rien au creux du soir

cette candeur désabusée
le pâle écrin de la tristesse
ne sont que des fleurs mouillées

sur le balcon
les âmes sèchent

j’ai suivi à rebours
l’impasse de tes yeux
au détour d’un regret
je me suis retrouvé

mais c’est en déchiffrant
chacun de tes sourires
que j’ai appris à lire

et si je sais nager
ce fut en me baignant
aux confins de tes lèvres

car j’ai repeint les murs
du gris de mes silences
en mimant les couleurs
de tes éclats de vivre

un ange s’est pendu
aux cils de l’espoir
lorsque tu recopiais
un verset de mon coeur

combien de feuilles mortes
pour que tu n’oublies pas
le regard fané
que je portais sur toi

des cailloux sur les rails
un mouchoir dans ta main
et nos masques figés
sur l’instant qui s’en va

parce que les cendres de la veille
parce que l’odeur du café froid
des mots sur le parvis des rêves

la poésie n’existe pas

D’habitude, j’aime choisir des poèmes rigolos ou au contraire macabres, parfois plein d’amour, mais jamais encore je crois vous avoir présenté un poème sur la disparition du sentiment amoureux. Ici, on nous raconte l’histoire d’un couple qui a vécu et dont la passion a fini par s’éteindre, en dépit des nombreux efforts pour la ranimer. Le poème peut se décomposer en trois parties : la description d’un couple et d’une routine où l’amour s’est éteint, les souvenirs et l’espoir de raviver la flamme, et enfin la désillusion et l’amertume.
J’aime énormément la complexité et la délicatesse du poème. Les émotions qu’il évoque sont profondes et donnent presque envie de pleurer. Les vers sont à la fois courts et percutants, avec de très belles images pour dire tour à tour le regret, la tendresse passée et le deuil final. La poésie qui n’existe pas, ce sont tous les poèmes qui parlent d’amour idéal et intemporel, de roses fraîches et de chaleur : ici, ces mots ont tout juste la saveur du réchauffé, comme usés par la routine et le temps. La poésie n’existe plus pour ce couple, ils sont dans l’impasse et pourtant la tendresse et l’affection sont toujours là, dans ce dernier espoir de redevenir un couple amoureux et dans les souvenirs d’antan. Mais tout cela appartient désormais au passé, et il faut lui dire adieu, comme à un train qui s’en va.

Pour aller avec le poème, je vous propose le tableau d’Edgar Degas intitulé L’Absinthe, peint entre 1875 et 1876. On peut y voir un homme et une femme dans un bar, tous deux ont le regard dans le vague et l’air éteint. Aucun contact entre eux, pas même un échange de regards. La femme en particulier a l’air à la fois résignée et triste. Nous n’avons pas vraiment de moyen pour dire s’ils sont en couple ou non, mais s’ils l’étaient, je pense que le tableau correspondrait très bien au dernier vers du poème.

Bref, un poème à la fois beau et triste, j’espère qu’il vous plaira autant qu’à moi et que vous aurez envie de découvrir d’autres poèmes de l’auteur 🙂