Archives de Catégorie: Premières lignes

Premières lignes… #191

Par défaut

Nouveau dimanche, nouvelle découverte ! Je continue le rendez-vous que j’ai trouvé chez Book & share, et inauguré par le blog Ma Lecturothèque 🙂 Le principe de ce post est de prendre un livre chaque semaine pour vous en citer les premières lignes.

La Lune, quel astre sublime et mystérieux, songea Marco, assis sur un rocher au fond de la grotte où il se plaisait à s’isoler depuis de nombreux après-midi. L’endroit caché au bord de la mer l’apaisait, on percevait déjà le reflet du disque lumineux au large alors que le soleil brillait encore en cette fin de journée d’août. Ses rayons doraient la mer, qui devenait translucide sous le regard ébloui du jeune garçon. Rêveur, proche de la nature, celui-ci aimait à contempler l’océan dont il ressentait la force et la majesté.
Tout son corps semblait se régénérer au contact de cet élément qui rythmait sa vie, mais aussi celle de sa famille.
Alessandro Montellani, son père, partait en mer chaque matin, à l’aube, à bord du Mistral, son bateau de pêche. La quarantaine, le corps robuste mais souple, Alessandro était pêcheur, mais avant tout marin dans l’âme.
Marin lui aussi et ami de toujours, Pierro, trapu, le visage buriné souligné d’un collier de barbe blanche, faisait partie intégrante du Mistral. Le reste de l’équipage, lui, pouvait varier selon la saison.
Le weekend venu, rien ne plaisait tant à Marco que de sortir au large pêcher avec son père. Il semblait préférer passer du temps en mer plutôt que chez lui. Combien de fois Miranda, sa mère, avait-elle dû aller le chercher sur le rivage pour qu’il rentre déjeuner, alors qu’il était encore en bas âge ! Elle craignait de le voir disparaître entre les vagues, mais ne pouvait rien y faire : lorsqu’elle verrouillait la porte d’entrée, il sortait par la fenêtre.
Marco était attiré par l’océan au point que pas même les orages ne l’empêchaient de passer des journées entières sous l’eau, comme si une force magnétique le poussait et le bouleversait constamment.
Miranda était infirmière. Comme elle devait impérativement répondre aux urgences, elle se rendant fréquemment à l’hôpital. Elle laissait alors Marco et Catalina, sa fille, à Julia, la femme de Pierro, dont le garçons, Andreas, avait à peu près le même âge.
Les deux garçons jouaient ensemble des heures durant à la plage, s’amusant, explorant ; et heureusement pour Marco, car à l’école du village il ne jouait pas vraiment avec les autres enfants, il les observait, en retrait. Une distance s’était installée avec ses camarades, il demeurait à l’écart. Andreas, lui, ne ratait pas une occasion de le rejoindre pendant les récréations, ce qui atténuait sa solitude.

Premières lignes,… #190

Par défaut

Nouveau dimanche, nouvelle découverte ! Je continue le rendez-vous que j’ai trouvé chez Book & share, et inauguré par le blog Ma Lecturothèque 🙂 Le principe de ce post est de prendre un livre chaque semaine pour vous en citer les premières lignes.

Prologue.
Des troncs calcinés témoignent d’une forêt autrefois dense. De rares branches lisses, nues, tordues comme par une souffrance, pointent vers le sol et observent avec regret les broussailles devenues légion. La terre est craquelée, aride, trop éloignées du Rio Grande pour bénéficier de ses bienfaits. Seul le bourdonnement de milliers d’insectes annonce que la vie est là. Un concert d’âmes à six pattes stridule depuis le lever du soleil. Ce 15 octobre 1990, un homme approche, un bâton fourchu à la main, un gros sac de toile accroché à la ceinture. Le terrain caillouteux situé à cinquante kilomètres d’Hidalgo, un petit village texan, abrite de nombreuses espèces de serpents, des crotales en particulier. Jim Loyer est pharmacien, il se passionne pour les reptiles. Tous les dimanches, il parcourt la région et rapporte dans son vivarium de nouveaux spécimens. Il se dirige vers un monticule de grosses pierres grises, là où les sueurs végétales et matinales ont quelque chance d’être conservées, là où les serpents aiment à se cacher.
En grimpant par l’une des pierres, l’homme s’enfonce dans le gravier. Déséquilibré, il tente de se retenir en agrippant le sommet du monticule. Au moment où sa main accroche une protubérance de la roche, il entend pour la première fois un vrombissement gagner en intensité, un débordement de vie. Il n’a pas le temps de lever les yeux qu’un nuage grouillant se précipite sur lui. Un essaim de milliers d’abeilles le prend pour cible. Le Texan court, titube, hurle de détresse. Il est seul. Il n’a aucun endroit où se cacher de cette furie bourdonnante. A la quinzième piqûre, Jim Loyer sait qu’il va mourir. Le choeur de ces abeilles fredonne bel et bien un requiem. Dans une même énergie mortifère, plusieurs centaines d’insectes plantent leur dard. Elles visent le contour des yeux, les narines, la bouche et le coup de Jim, qui s’écroule. Il semble se débattre contre un fantôme. Le sable s’envole autour de lui. Le venin se répand dans les tissus. Des dizaines d’abdomens d’abeilles se déchirent en laissant leur harpon accroché à l’épiderme de l’homme. Les donneuses de mort vont s’éteindre, elles aussi. C’est le prix à payer pour défendre la reine. Jim sait parer la morsure des serpents, il ignore l’existence de ces abeilles criminelles. Ses mains tentent désespérément de protéger son visage et sont comme dévorées par la frénésie des hyménoptères. L’homme cesse de vivre. L’essaim continue de s’activer autour de lui. Huit cent soixante-quatorze dards seront prélevés de son corps. Personne ne sait que cette attaque est l’une des toutes premières manifestations agressives de l’abeille aux Etats-Unis.

1.
Ceci n’est pas un livre, mais un testament. Celui des abeilles. Elles ne savent pas s’exprimer, alors il faut bien que quelqu’un écrive à leur place. Leur mortalité est d’une certaine manière à l’origine de l’enquête la plus difficile qu’il m’ait été donné de mener.

Premières lignes… #189

Par défaut

Nouveau dimanche, nouvelle découverte ! Je continue le rendez-vous que j’ai trouvé chez Book & share, et inauguré par le blog Ma Lecturothèque 🙂 Le principe de ce post est de prendre un livre chaque semaine pour vous en citer les premières lignes.

H-239

On n’avait pas prévu ça.
On avait prévu les tornades, les raz-de-marée, les éruptions volcaniques, les pluies de météorites, les catastrophes nucléaires, la montée des eaux, les bombes atomiques, la planète qui étouffe sous la pollution, la surpopulation, les épidémies, les manipulations génétiques qui tournent mal. On avait prévu la terre qui se rebelle contre la connerie humaine. On avait prévu l’humanité qui s’autodétruit. Mais ça, on ne l’avait pas vu venir. Comment aurions-nous pu, en vérité ? Même aujourd’hui que l’apocalypse se précipite vers nous, personne n’a la moindre idée de ce qui se passe.


Les doigts de Gwenaël s’immobilisent sur le clavier.
Un pli entre les sourcils, il relit ce qu’il vient de rédiger. On n’avait pas prévu ça. Ouais, lui non plus. Jamais un texte ne lui a autant échappé que celui-ci. Il n’en est pas à son premier roman, pourtant. Mais c’est comme si les personnages de cette histoire cherchaient la moindre faille dans sa concentration pour ouvrir une brèche de pixels entre les lignes et désintégrer son scénario. Ils entraînent Gwenaël vers un livre qu’il ne veut pas écrire. Ces personnages sont un putain de virus, un cheval de Troie dans son cerveau. Et s’il ne peut s’en débarrasser, il peut au moins limiter les dégâts.
Sans état d’âme, Gwenaël supprime le paragraphe.
Il a frappé si fort sur la touche que Sara relève la tête, de l’autre côté du salon. Elle hausse un sourcil.
– Ca va ? articule-t-elle.
Il ôte un écouteur.
– Oui. Le début résiste. Rien de grave.
Elle hoche la tête. Il y a des années qu’ils ne parlent plus en détail de ses romans. Au début de leur relation, Gwenaël a voulu faire d’elle sa première lectrice, mais il a vite senti qu’elle rechignait à s’impliquer. Elle avait toujours une excuse pour esquiver, et lorsqu’elle s’y mettait, il était trop tard, Gwenaël avait déjà corrigé le texte plusieurs fois, les retours de Sara sur la première version n’avaient plus de sens et l’agaçaient plus qu’ils ne l’aidaient. Après quelques crises de nerfs, il avait cessé d’insister. Et elle avait cessé de le relire. Parce qu’il l’aimait aussi pour son indépendance, il avait peu à peu fait le deuil du couple tel qu’il l’avait toujours fantasmé, fusionnel dans les moindres aspects de son existence, jusqu’au plus intime, au coeur de lui-même : l’écriture.

Premières lignes… #188

Par défaut

Nouveau dimanche, nouvelle découverte ! Je continue le rendez-vous que j’ai trouvé chez Book & share, et inauguré par le blog Ma Lecturothèque 🙂 Le principe de ce post est de prendre un livre chaque semaine pour vous en citer les premières lignes.

– Des zoiseaux ?
– Non, Kid, répondit la jeune fille, ce ne sont pas des oiseaux.
Le petit tenait son nez levé vers la nuit qui étendait son immense couverture au-dessus de ce coin du monde. La cabane était perchée tout en haut du chêne, à une dizaine de mètres du sol. Avril et Kid étaient allongés sur la plate-forme qui formait une terrasse à l’aplomb du vide, si bien qu’on aurait pu croire qu’eux aussi étaient suspendus au milieu du ciel.
– Ce sont des étoiles filantes.
Au-dessus d’eau, tout autour d’eux, par-delà la ramure du chêne, la nuit était comme poudrée d’or, rayée par les traînées lumineuses de toutes ces comètes qui s’en allaient mourir de l’autre côté du monde. Avril n’en avait jamais vu autant. Depuis quelques temps, les nuits étaient presque plus lumineuses que les jours. Comme si un animal énorme lacérait le ciel à grands coups de griffes.
– T’es sûre ? C’est pas des zoiseaux ?
– Non, je te l’ai déjà dit, répondit patiemment Avril. Les oiseaux, ça avait des ailes. C’était vivant. Là, ce sont des étoiles. Des bout d’étoiles. Des gros cailloux qui tombent. Ce que tu vous, ce sont les derniers moments de ces étoiles.
Avril était fatiguée, aussi elle n’eut pas le courage d’expliquer à Kid comment les débris de roche s’enflammaient en rentrant dans l’atmosphère. Comment ils se désintégraient et se transformaient en poussière et comment cette poussière retombait ensuite sur notre monde. Cette même poussière dans laquelle leurs pas laissaient des traces nettes. Cette même poussière qui poudrait leurs cheveux, sans doute en ce moment même sans qu’ils n’en sachent rien.
– C’est des zétoilfilantes, répéta Kid en hochant la tête. Des zétoilfilantes ! C’est beau hein ?
– Oui, Kid, c’est beau, approuva Avril.
Kid ne dit rien pendant un moment. Le chêne gigantesque tanguait mollement. Au-dessus, il y avait tant de rayures mordorées que la nuit ressemblait à une broderie orientale ou à une toile de ce peintre à l’oreille coupée dont Avril avait oublié le nom. Les étoiles semblaient toutes filer vers l’est. Et, curieusement, le ciel dans cette direction était beaucoup plus sombre. C’était magnifique. Vraiment magnifique, et tout aussi terrifiant.
– Dis, Avril, pourquoi elles filent, les zétoiles ? demanda Kid en tournant son regard vers la jeune fille. Elles jouent à casse-casse ?
– Non, elles ne jouent pas à cache-cache, elles filent, c’est tout. Kid se gratta le bout du nez.
– Elles ont peur, alors ?
Avril caressa la joue sale de l’enfant.
– Ne t’en fais pas, Kid, rien ne peut effrayer les étoiles.
Les yeux du gamin brillaient dans l’obscurité, pareils aux étoiles enflammées là-haut.
Kid lui sourit. Un petit sourir un peu forcé. Avril voyait bien que son explication n’était pas suffisante. Elle voyait bien ce que Kid se disait dans sa petite tête d’enfant : A quoi bon filer quand rien ne nous menace ? Si on se trouve bien quelque part, pourquoi ne pas y rester ? Kid en était persuadé : si les étoiles se ruaient à l’autre bout du ciel, c’est qu’elles étaient en danger, sans doute poursuivies par quelqu’un ou quelque chose. Avril essaya d’imaginer à quoi pourrait ressembler une telle créature. Est-ce qu’il y avait là-haut un Dieu si furieux qu’il faisait fuir jusqu’aux étoiles ? Est-ce qu’il y avait autre chose dans le ciel que l’ombre portée de l’homme, la faim d’un ogre jamais rassasié ?

Premières lignes… #187

Par défaut

Nouveau dimanche, nouvelle découverte ! Je continue le rendez-vous que j’ai trouvé chez Book & share, et inauguré par le blog Ma Lecturothèque 🙂 Le principe de ce post est de prendre un livre chaque semaine pour vous en citer les premières lignes.

« J’étais endormi sur mon bateau quand la vague est arrivée, comme venue de nulle part. Une immense déferlante blanche, qui m’a emporté si loin que je n’ai plus jamais retrouvé ma ville. Et quand tout s’est apaisé, le monde tel que je le connaissais avait disparu. »
Témoignage d’un Survivant, recueilli quelques jours après le Bouleversement.

Le soleil venait de disparaître sous la mer de Brume quand Pylos fut surpris par un « Ouiiiin ! » bruyant sur sa gauche. Le marin se tourna vers le hamac, où il aimait d’ordinaire dormir, et où, pour le moment, la petite fille légèrement emmaillotée criait de toute la force de ses poumons.
Il n’eut pas le temps d’intervenir. Une jeune femme se précipita vers le bébé, le prit dans ses bras en chuchotant des mots apaisants.
L’enfant se calma. Pylos se racla la gorge avant de déclarer :
– Si elle a faim, je dois encore avoir une réserve de lait dans ma cabine…
La jeune femme le remercia d’un sourire avant de s’éloigner vers le modeste réduit que Pylos avait aménagé. Un luxe inédit pour ce type d’embarcations, dont de nombreux autres marins s’étaient moqués à l’époque.
– Et à quoi cela va te servir, hein ? Quand tu y auras remisé tes voiles, il ne te restera plus de place pour y suspendre ton hamac !
Pylos sentit son coeur se serrer à ce souvenir.
Si on lui avait dit un jour qu’il se retrouverait dans un monde sans aucune brise pour faire avancer son bateau, où les voiles ne servaient plus à rien, sinon à se tailler des vêtements… Jamais il ne l’aurait cru. Un monde où le vent aurait purement et simplement disparu. Une des nombreuses conséquences du Bouleversement.