Archives de Catégorie: Premières lignes

Premières lignes… #211

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Nouveau dimanche, nouvelle découverte ! Je continue le rendez-vous que j’ai trouvé chez Book & share, et inauguré par le blog Ma Lecturothèque 🙂 Le principe de ce post est de prendre un livre chaque semaine pour vous en citer les premières lignes.

Poste de communication mobile, installé en quelques minutes au bout de l’allée des Rossignols, à une centaine de mètres de la bibliothèque Léo Henry.
Une voix rendue un peu crachotante par la pauvre qualité du haut-parleur emplit l’espace réduit, faisant bondir la seule des trois personnes présentes à ne pas être assise devant un écran.
– Vous avez niqué la fantasy ! On va déclaper votre monde de fiente !!!!
Le type que ce message doux et courtois a fait sursauter est colonel. Il vient de débarquer, tiré d’un déjeuner d’affaires par une actualité qui n’a guère de considération pour son agenda. Encore moins pour son dessert. Son nom : Emmanuel-André Forqueray. Il n’est pas beau, il a une tête de fouine et une casquette de dictateur chilien. On ne s’attardera pas plus longuement sur sa description, ses états d’âme, sa vie de parasite et son absence de passions nobles. C’est un con. Et il est attendu sous peu au Walhalla des têtes de noeud.
Sans daigner se tourner vers le négociateur de la cellule de crise dont il se fout du nom (nous aussi, mais par non-respect des convenances hiérarchiques nous nous permettrons de le citer : Horace Balbastre), les yeux rivés sur le haut-parleur qui vient juste de cracher cette phrase pleine de revendications obscures, il souffle, une sorte de lassitude mêlée à une rage qu’il ne contient que par respect des conventions.
Encore un fils de pute qui lui ruine son repas.
Mais laissons derrière nous ces apartés de peu d’intérêt et entrons dans le vif du sujet !
Question du colonel Forqueray, qui lance les hostilités (si l’on peut se permettre cette expression) :
– Qu’est-ce que ce débile raconte ?
Réponse de Horace, qui s’applique à garder une neutralité de ton, comme on le lui a appris :
– Je ne suis pas certain d’avoir tout compris.
– Faites un effort. Vous êtes là pour ça. Pour comprendre. Pour faire des efforts aussi… Enfin, si c’est dans vos cordes. Je veux savoir à quelle mouvance salafiste on a affaire. Ca aiderait pour les missiles de représailles. Pas qu’on ait spécialement besoin de viser juste, mais vous savez ce que c’est, aujourd’hui, avec les médias, la résurgence de l’anti-France, l’omniprésence des crypto-gauchistes de gauche… Hier, personne ne vous sautait à la jugulaire dès que vous rasiez un village-vacances en pensant atomiser une base rebelle. Tout se délite.
Horace ne commente pas. Il n’a jamais vu ce gradé qui vient lui briser les noix alors que, depuis deux heures, il tente de percer la coquille impénétrable du malade qui retient une vingtaine de personnes en otage? Et qui, c’est un détail, menace de zigouiller tout le monde si l’on ne s’applique pas immédiatement à réformer la fantasy parce que ça n’a que trop duré, foutre glauque, et que le mensonge n’est plus acceptable. Il répond, sans manifester le moindre agacement. On ne s’agace pas du manque de discernement de ses supérieurs.

Premières lignes… #210

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Quand le taxi s’arrêta enfin, je me sentis à la fois soulagé et oppressé. Le ciel était toujours aussi sombre, avec d’étranges nuages comme de la suie, formant au-dessus de nous un couvercle de plomb.
Nous nous trouvions au milieu de nulle part, sur un espace gravillonné cerné de grands arbres. Ce n’était pas ainsi que j’imaginais une maison de repos. Pas de voitures sur un parking (pas de parking d’ailleurs), pas de malades en robe de chambre prenant l’air sur des bancs, pas de grandes baies vitrées donnant sur une pelouse. C’est le mot « manoir » qui me vint pour désigner ce que j’avais sous les yeux, écrasé par la noirceur du ciel.
Pour lutter contre l’anxiété qui montait, j’examinai la bâtisse et décrétai « XVe siècle » – sauf l’escalier, qui avait sans doute été ajouté après. Si je pouvais évaluer à peu près l’époque, c’est que ma mère était prof d’histoire et que j’avais passé mon enfance à visiter vieilles églises et châteaux en ruines.
Ici, on avait des tourelles dans les angles, un toit d’ardoise affaissé par l’âge, de la pierre, du bois et de la terre… Je reconnaissais là le choix de maman. Seulement moi, le style manoir poussiéreux, je le préférais dans les films.
Et puis j’aurais bien aimé qu’elle m’accompagne, ma mère. Ou mon père. Qu’ils ne me laissent pas affronter seul mon entrée en convalescence. C’était sans doute qu’ils avaient trop donné pendant ma maladie, mon séjour interminable à l’hôpital. Nuit et jour, ils s’étaient relayés près de moi, inquiétés pour moi. Maintenant que j’étais sauvé, la fatigue et l’angoisse accumulées avaient dû retomber, et ils relâchaient la pression.
Le chauffeur du taxi, un rouquin large d’épaules, ouvrit le coffre et me tendit ma valise :
– Allez ! Bonne chance !
Oui… Il ne proposait pas, lui non plus, de m’escorter. Il lança juste vers le manoir un drôle de regard et m’indiqua d’un geste définitif l’escalier.
Je traversai la cour avec pour seul accompagnement le crissement du gravier sous mes pas. Sinistre. Au-dessus de ma tête, les nuages étaient mouvants, on aurait dit qu’ils voulaient passer à l’attaque. Cela me décida à gravir les marches jusqu’à la grosse porte cloutée.
Je cherchai la sonnette, il n’y en avait pas. Le chauffeur était remonté en voiture, mais continuait à m’observer. Je lui adressai un geste d’impuissance, comme si l’absence de sonnette m’autorisait à repartir. Il me répondit en mimant de frapper.
Je remarquai alors que la patte de lion en fonte, que j’avais d’abord prise pour un ornement, était un heurtoir à la manière d’autrefois. D’une main hésitant, je m’en saisis.
« Boum, boum… » Le bois résonna incroyablement, ce qui n’arrangea pas mon stress. Je dus me raisonner pour ne pas m’enfuir en courant.

Premières lignes… #209

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Après des semaines de marche sur une plaine à l’herbe rase, où seuls quelques arbustes touffus diffusaient une ombre fantasque, il avait retrouvé les forêts. Il progressait maintenant au milieu d’une houle sylvestre épaisse. Son corps l’emmenait avec aisance de creux en vallons, où il longeait en frissonnant des rus encaissés avant de remonter à flanc de coteau en suivant les sentes hésitantes de bêtes sauvages qui privilégiaient des tracés peu exposés. Il quittait ensuite ces sentiers discrets, pour cheminer le long de crêtes forestières ensoleillées, profitant de la chaleur, s’arrêtant parfois pour embrasser un point de vue sur une combe où allaient se perdre les rayons du soleil. Ses muscles avaient rapidement recouvré une endurance et une élasticité qu’ils n’avaient jamais vraiment oubliées depuis son premier périple sous la canopée, une exploration initiatique dont il ne se remémorait plus que des bribes, où fantasmes et réalités s’entremêlaient confusément.
Si la machine corporelle cliquetait à merveille, les rouages du temps avaient éparpillé le reste de son être au fil de sa course. Disséminée sous les ciels immenses des plaines, effilochée aux quatre vents, embuée par des rosées glacées, sa pensée se dispersait, abandonnant l’ancrage, délaissant le but. Dans la confusion de ses souvenirs, il poursuivait le rêve flou de rives hospitalières, inscrites dans des récits fabuleux. Mais tout cela s’éloignait car cette nouvelle marche le métamorphosait, et il n’existait plus que par les kilomètres parcourus, avec la conscience aiguë de se trouver exactement à sa place. La forêt l’avait enlevé et se servait de lui comme d’un maître-arpenteur, un topographe, témoin de la profondeur de ses frondaisons.

Parfois, retrouvant en songe l’origine de son expédition, il voyait flotter devant lui le visage de la femme aimée qui lui narrait des passages de l’histoire du peuple des Ondins. A l’issue de son premier périple sylvestre, il avait avidement écouté les mythes des Tuatha dé Dana, lui dévoilant la promesse d’un ailleurs marin qui l’avait décidé à repartir, explorateur sur les traces d’une légende, vers les rives brumeuses où les dieux prirent pied.
Ses narines frémissaient à ces réminiscences et il lui semblait recueillir un peu de la fragrance de l’Ondine, ou encore l’odeur flottante des fleurs à peine écloses lorsqu’ils s’asseyaient dans le jardin, parfois un reste de cendres et de bois brûlé alors qu’il l’écoutait au coin du feu.
Des instants dans la lumière.
Des moments perdus et qu’il avait peut-être, tout compte fait, volés à son destin de marcheur.

Il l’avait laissée là, seule près de l’âtre, entourée de ses artefacts et de magie, avec le dévoreur pour seul compagnon. Et maintenant qu’il avait repris la route, il ne lui restait d’elle que ses récits.

Premières lignes… #208

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– Quel idiot !
Je me précipitai dans le couloir, bousculant tout ce qui se trouvait sur mon passage. J’en avais marre de cette école, marre de cette vie, de MA vie. Mon comportement aboutirait sûrement à un renvoi. Mais il fallait voir le bon côté des choses : au moins cela me permettrait de respirer quelques jours. Et puis, revoir Monsieur Clark cette semaine : non merci !
Pour quoi se prenait-il, ce vieux grincheux ? « Mademoiselle Tanner par-ci, Mademoiselle Tanner par-là… » Pourquoi ne s’occupait-il pas de ses affaires, pour changer, au lieu de s’acharner sur moi ?
Après une énième remarque du professeur sur mon attitude provocante et mon manque d’attention, j’avais réagi au quart de tour et m’étais ruée hors de la salle avec rage, faisant basculer chaises et tables, sans tenir compte de ses avertissements. Je n’avais qu’une chose en tête de toute façon, me retrouver dehors, loin de l’école. D’accord, ma soudaine saute d’humeur était un peu exagérée. A vrai dire, je n’attendais qu’une occasion de pouvoir filer. Jale était sûrement déjà dehors, peut-être au Benty Coffee…
Je me dirigeais avec détermination vers la sortie quand quelque chose me heurta, ou plutôt « quelqu’un »… A mon grand désarroi, il s’agissait de Sandra.
Immobile en face de moi, elle était mal à l’aise, mais se risqua toutefois à me sourire. Sandra avait été ma meilleure amie avant que je ne devienne la nouvelle moi. C’était une fille géniale, une vraie amie comme on en trouve peu et justement, là était le problème. Elle était désormais trop bien pour être mon amie, et il fallait absolument qu’elle s’en aperçoive. Cependant, Sandra avait toujours été bornée ; ce qui m’obligeait à redoubler d’efforts et à adopter des attitudes de plus en plus dures, voire détestables en sa présence. Je voulais qu’elle tourne la page comme je m’efforçai de le faire.

Premières lignes… #207

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Son oncle était rentré depuis plus d’une heure, mais il ne l’avait toujours pas fait appeler.
Assise à sa table, dans la pièce qui servait d’étude aux enfants de la maison, Sage faisait de son mieux pour garder son calme. Son cousin Jonathan, lui, ne tenait pas en place – l’ennui, sans doute, ou bien la difficulté qu’il devait éprouver à tolérer une fille à peine plus âgée que lui comme professeur. Si Sage ne lui en tenait pas particulièrement rigueur, elle n’avait pas l’intention de lui laisser la moindre occasion de se moquer d’elle, en revanche. Il était pour le moment penchée sur une carte de Demora qu’il s’employait à légender. Le garçon ne s’appliquait vraiment que quand on lui confiait la même tâche qu’à ses frères et sœurs : alors, ses devoirs se transformaient en une véritable compétition. Sage l’avait très vite compris et ne manquait jamais d’en tirer parti.
Elle coula un regard vers la fenêtre, les poings serrés pour s’éviter de pianoter sur la table. Dans la cour, serviteurs et ouvriers s’activaient, occupés qui à battre un tapis, qui à remplir les greniers à foin en prévision de l’hiver. Leur ballet confus, combiné au grincement des roues des chariots de blé qui défilaient sur la route voisine, avait d’ordinaire le don de l’apaiser – mais pas ce jour-là. Sir Broadmoor était parti le matin même à Guircourt, sans rien dire à personne, pour revenir en début d’après-midi. Elle l’avait vu lancer les rênes de sa monture au premier valet d’écurie venu, le nez levé vers la fenêtre de l’étude, un sourire suffisant sur les lèvres.
Il n’en avait pas fallu plus pour que Sage comprenne la vérité : la raison de la petite expédition de son oncle, c’était elle… Il n’avait pas dû passer plus d’une heure en ville, ce qui était somme toute assez flatteur : on avait donc accepté sans difficulté de la prendre à l’essai ! Mais qui ? L’herboriste ? Le fabricant de chandelles ? Le tisserand peut-être ? Peu importait, à vrai dire : la jeune fille était même prête à passer le balai chez le forgeron s’il le fallait… D’autant qu’elle pourrait garder son salaire pour elle-même ! La plupart des apprentis reversaient leur paie à l’orphelinat où ils avaient grandi, ou bien à leur famille, mais les Broadmoor n’avaient nul besoin de son argent – et puis Sage payait largement gîte et couvert en servant de professeur à leurs quatre enfants.