Archives de Catégorie: Premières lignes

Premières lignes… #231

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Nouveau dimanche, nouvelle découverte ! Je continue le rendez-vous que j’ai trouvé chez Book & share, et inauguré par le blog Ma Lecturothèque 🙂 Le principe de ce post est de prendre un livre chaque semaine pour vous en citer les premières lignes.

Ceci est rédigé de mémoire, malheureusement. Si j’avais pu rapporter le matériel que j’avais préparé avec tant de soins, ce récit serait fort différent. Des livres entiers remplis de notes, des archives soigneusement recopiées, des descriptions de première main, et des images – la pire des pertes. Nous avions quelques vues d’ensemble des villes et des parcs ; beaucoup de magnifiques images de rues, de bâtiments, dehors et dedans, et, plus important que tout, des femmes elles-mêmes.
Personne ne croira jamais de quoi elles avaient l’air. Les descriptions ne servent à rien quand il s’agit de femmes, et je n’ai jamais été doué pour les descriptions de toute façon. Mais il faut pourtant parvenir à le faire ; le reste du monde doit connaître l’existence de ce pays.
Je n’ai pas dit où il se trouvait de crainte que certaines personnes qui s’autoproclamaient missionnaires, des négociants ou des expansionnistes avides de terres, ne prennent la décision d’intervenir. Personne n’a besoin d’eau, je peur le leur dire, et ils s’en sortiront moins bien que nous s’ils trouvent l’endroit.
Voici comme cela commença. Nous étions trois camarades de classe et amis – Terry O. Nicholson (nous l’appelions Old Nick, le Malin, avec de bonnes raisons), Jeff Margrave et moi, Vandyck Jennings.
Nous nous connaissions depuis des années et des années et, malgré nos différences, nous avions beaucoup en commun. Nous étions tous passionnés de sciences.
Terry avait assez d’argent pour agir comme bon lui semblait. Son grand objectif était l’exploration. Il faisait toute une histoire parce qu’il n’y avait plus rien à explorer à présent, seulement des morceaux ici et là et quelques blancs à remplir, disait-il. Il était doué pour remplir – ses talents étaient nombreux -, très bon en mécanique et en électricité. Possédait toutes sortes de bateaux et d’automobiles, et était un de nos meilleurs aviateurs.
Jamais nous n’aurions pu y parvenir sans Terry.
Jeff Margrave était né pour être poète, botaniste – voire les deux – mais ses parents l’avaient persuadé de devenir médecin. Un bon médecin, malgré son âge, mais son véritable intérêt se portant dans ce qu’il aimait appeler « les merveilles de la science ».
Quant à moi, mon domaine était la sociologie. Il faut également s’appuyer sur beaucoup d’autres sciences, bien sûr. Toutes m’intéressent.
Terry s’en sortait très bien avec les faits – géographie, météorologie et le reste ; Jeff le devançait de loin en biologie, et peu m’importait ce dont ils discutaient aussi longtemps que cela touchait plus ou moins la vie humaine. Rares sont les choses qui n’y sont pas liées.

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Premières lignes… #230

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Il y a trois soleils dans le ciel et c’est le dernier jour de l’automne – peut-être pour toujours. Chiens du soleil. Soleils fantômes. Parhélie. Ils marquent l’arrivée de l’hiver le plus rigoureux depuis deux cents ans. Les routes sont encombrées de gens qui tentent de faire des provisions de carburant, de nourriture, d’eau. Certains disent que c’est la fin des temps. Les calottes polaires fondent. Le taux de salinité de l’océan n’a jamais été aussi bas. La dérive nord atlantique ralentit.
Les scientifiques qui travaillent pour le gouvernement disent que le mot-clé est planète. Ils prennent soin de rappeler aux médias que les planètes sont, par nature, imprévisibles. a quoi nous attendions-nous ? Les stalactites atteindront la taille de défenses de narval, ou des longs doigts osseux de l’hiver en personne. Il y aura des cheveux de glace. Des pénitents. De la poudrerie. Des étendues blanches. Des tourbillons de neige. Des plaques de glace. Du givre. Quatre mois de chute continue des températures pour descendre jusqu’à -40 ou même -50 degrés. Même avec plusieurs couches de vêtements. Même comme ça. C’est déconseillé. On retrouvera des cadavres au regard fixé sur un maëlstrom de neige. Une camionnette arrivera, ramassera les corps gelés, les emportera à la morgue municipale – il faut deux semaines pour décongeler un homme adulte. Les environnementalistes se rassemblent devant les ambassades pendant que les chefs religieux prétendent que leur propre Dieu est sur le point d’assouvir une vengeance légitime pour nos péchés – une prophétie annoncée.
La dérive nord atlantique refroidit, Dylan MacRae vient d’arriver au parc de caravanes de Clachan Fells et il y a trois soleils dans le ciel.
C’est comme ça que tout commence.
Dans Ash Lane, le long d’une rangée de caravanes argentées en force d’obus, un merle se pose sur un piquet. Ses yeux reflètent une vaste chaîne de montagnes. Debout derrière la n°9, regardant en direction du parhélie, il y a Constance Fairbairn, son enfant Stella et le Nouveau. Des voisins sortent sur leur terrasse et tout le monde observe un silence inhabituel, se saluant d’un signe de tête au lieu de se dire bonjour.

Premières lignes… #229

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1891, monde scripté de Veldana

Elsa s’accroupit près du bassin de marée, son jupon retroussé sur un bras afin d’éviter que l’ourlet ne traîne sur les rochers recouverts d’algues. Une nouvelle espère d’étoiles de mer était apparue, mais restait encore à déterminer si elle survivrait dans ce monde-là. Sitôt son gant mécanique enfilé, la jeune fille en activa les capteurs de stabilité incrustés au bout des doigts, puis, de l’autre main, sortit délicatement l’astérie de l’eau.
Malgré les ravissantes nuances orangées de la créature, dont les longs tentacules lui chatouillaient la paume, Elsa s’efforça de ne pas s’y attacher – il était encore bien trop tôt. Parfois, les nouvelles espèces se désynchronisaient d’elles-mêmes et cessaient d’exister. Lorsque la jeune fille agita la main au-dessus de l’animal, les petits mécanismes à l’intérieur du gant s’activèrent en ronronnant contre sa peau. Au bout d’une minute environ, la diode lumineuse située sur le dessus s’éclaira d’une lumière verte, signe de stabilité. Elsa lâcha un soupir de soulagement. Elle pouvait enfin respirer.
Mais, soudain, l’étoile de mer implosa : recroquevillée sur elle-même, elle disparut en un souffle.
Avec un temps de retard, la diode lumineuse passa du vert au rouge : instable.
– Sans blague… marmonna Elsa à l’intention du gadget. Espèce de tas de ferraille inutile !
Sa mère n’aurait certainement pas apprécié – Jumi tirait une fierté toute particulière de l’émergence de nouvelles espèces. La jeune fille jeta un regard noir au gant qu’elle retirait. Jusque-là, jamais le diagnostic de ce dispositif ne s’était avéré faux. Sauf qu’une espèce stable n’était pas censée pouvoir disparaître d’un coup de la sorte. Elsa misait sur un dysfonctionnement, mais en réalité, ce pouvait être bien pire. Si le problème ne venait pas de l’appareil, c’était la preuve que les extensions les plus récentes apportées à leur monde y avaient entraîné de graves anomalies.

Premières lignes… #228

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Araki Köhei avait consacré sa vie – en tout cas sa vie professionnelle – aux dictionnaires.
Son intérêt pour les mots s’était éveillé tôt.
Une de ses premières découvertes concernaient le mot « chien ». Il avait éprouvé du ravissement en se rendant compte qu’il ne désignait pas seulement l’animal à quatre pattes?
C’était pendant un film que son père l’avait emmené voir. Couvert de sang et à l’article de la mort, un des gangsters avait gémi : « Ce chien qui s’est vendu aux flics… » Araki avait alors réalisé que « chien » signifiait ici un traître envoyé par l’ennemi.
Apprenant ce qui s’était passé, le chef de bande avait crié à ses hommes : « Bon sang de bonsoir, ne restez pas plantés là ! On ne peut pas le laisser crever comme un chien ! Allez le chercher ! »
Araki s’était aperçu que « chien » avait encore un autre sens : « Abandonné de tous. »
Que ce mot désigne un animal connu pour sa fidélité à son maître puisse aussi désigner un traître ou une personne abandonnée de tous lui avait paru étrange. Etait-ce parce que la loyauté qui le caractérisait pouvait parfois le pousser à trahir les autres pour son maître ? Et sa docilité, le conduire à être délaissé de tous ? Ces qualités canines étaient peut-être liées aux sens négatifs du mot « chien ».
Bien qu’il ait aimé réfléchir à ces mystères, Araki n’avait découvert que tardivement les dictionnaires, lorsque son oncle lui avait offert le Dictionnaire japonais Iwanami pour fêter son entrée au collège. Il s’était pris de passion pour cet ouvrage.
La quincaillerie que tenaient ses parents les occupait à plein temps. Leur objectif en matière d’éducation était que leurs enfants soient en bonne santé et ne causent de problèmes à personne. Comme la plupart des parents de cette époque, il n’auraient pas eu l’idée de les encourager à bien travailler en classe et encore moins de leur offrir un dictionnaire.
Enfant, Araki préférait bien sûr jouer dehors avec ses amis plutôt que passer du temps à étudier. Les dictionnaires ne l’intéressaient pas spécialement. A l’école, il arrivait que ses yeux s’arrêtent sur le dos de l’unique exemplaire de dictionnaire de japonais qui se trouvait dans sa salle de classe, mais ce n’était pour lui qu’un objet parmi d’autres.
Pourquoi s’était-il senti attiré par le dictionnaire, une fois qu’il l’avait ouvert ? Il avait été enchanté par sa couverture brillante, les signes qui couvraient entièrement la surface de ses pages, et la sensation de leur papier fin sous ses doigts. Mais ce qui l’avait séduit plus que tout, c’était la concision des articles expliquant le sens de chaque entrée.
Un soir qu’il jouait bruyamment avec son frère dans le séjour, leur père leur avait lancé : « Je vais faire la grosse voix, si vous n’arrêtez pas ! » Cela lui avait donné l’idée de chercher le mot koe, « voix », dans le dictionnaire.

Koe : 1. Son produit par les hommes ou les animaux grâce à un organe particulier situé dans la gorge. 2. Son qui y ressemble. 3. Ce qui indique la proximité d’une saison ou d’une époque.

L’article fournissait des exemples de ces différents sens. Il connaissait et utilisait certains d’entre eux, comme koe wo ageru, « faire la grosse voix », ou mushi no koe, « la voix des insectes », mais il n’aurait pas pensé à aki no koe, « la voix de l’automne », à savoir la proximité de l’automne, ni à yonju no koe wo kiku, « entendre la voix de la quarantaine », c’est-à-dire s’approcher de la quarantaine.

Premières lignes… #226

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Ce matin du 6 janvier, Jean-Hugues de Molenne devait faire cours aux 5e6. On avait donné au jeune professeur de français, tout récemment arrivé aux Gatre-Cents, la plus mauvaise classe de l’établissement.
« Un genre de bizutage », pensa Jean-Hugues en sortant ses affaires de son cartable. Son manuel, Le français en 5e : textes et méthodes, lui parut peser trois tonnes.
Il parcourut des yeux la salle de classe encore vide et lâcha un soupir d’angoisse. Si seulement Samir pouvait être malade !
Un rire dévastateur venu du fond du couloir le fit sursauter. Ca, c’était Mamadou, toujours hilare, gueulard, hâbleur. Pénible ! Pénible ! Jean-Hugues plongea un instant son visage entre ses mains. Mais il se ressaisit aussitôt. Aïcha et Nouria, les inséparables, venaient d’entre.
– Bonne année, m’sieur ! gloussèrent-elles.
Allons, les filles de 5e6 n’étaient pas irrécupérables… Jean-Hugues leur rendit leurs voeux sur un ton compassé. Ses collègues, plus expérimentés, l’avaient prévenu : « Ne jouez pas au copain avec vos élèves ou vous vous faites bouffer ! »
– Vous avez une belle veste, m’sieur, le complimenta effrontément Nouria. C’est le Père Noël qui l’a apportée ?
Jean-Hugues rougit malgré lui. C’était un cadeau de sa maman. Les 5e6 le prenaient toujours par surprise.

Les autres élèves arrivaient par deux, par trois, s’interpellant, se bousculant. Enfin, Samir entra. Jean-Hugues baissa les yeux, sortit un stylo de sa trousse, ouvrit le cahier d’appel, souffla lentement en comptant, un, deux, trois…
– S’il vous plaît, Samir, asseyez-vous, dit-il à tout hasard et sans même relever les yeux.
Samir mettait généralement une dizaine de minutes à se choisir une place. A l’en croire, Farida puait le couscous, Stéphane puait des baskets, Zeinul le nul, c’était pas la peine de copier dessus et Mamadou la choure pouvait te tirer ton slip sans que tu t’en aperçoives.
– Hé vas-y ! protesta Samir en s’asseyant précipitamment sur Farida. Chui z’assis depuis dix minutes m’sieur. Même que ma chaise, elle pue le couscous.
Tout le monde rigola, sauf Farida qui se mit à taper sur Samir en le traitant de tous les noms.
– M’sieur, y a ma chaise qui parle ! hurla Samir en se relevant, l’air horrifié. C’est la révolte des chaises, m’sieur.
Jean-Hugues compta mentalement jusqu’à dix pour se refroidir.
– Samir, si vous commencez aussi fort, vous allez prendre la porte avant que j’aie fait l’appel, dit-il, la voix monocorde.
Crier ne servait à rien avec Samir. Menacer non plus, d’ailleurs.
– Y a plus de porte, m’sieur, répondit Samir, toujours épouvanté. Sur la tête du couscous à Farida ! C’est la révolte des portes, m’sieur !
Tout le monde rigola, même Farida.
– Taisez-vous ! Asseyez-vous, Samir ! Sortez vos livres, je fais l’appel, dit Jean-Hugues avec la précipitation qu’on met à éteindre un début d’incendie. Badach !
– Présent, répondit sagement Majid, qui avait un peu pitié du jeune prof.
L’appel se poursuivit sans nouvel incident.