Archives de Catégorie: Premières lignes

Premières lignes… #229

Par défaut

Nouveau dimanche, nouvelle découverte ! Je continue le rendez-vous que j’ai trouvé chez Book & share, et inauguré par le blog Ma Lecturothèque 🙂 Le principe de ce post est de prendre un livre chaque semaine pour vous en citer les premières lignes.

1891, monde scripté de Veldana

Elsa s’accroupit près du bassin de marée, son jupon retroussé sur un bras afin d’éviter que l’ourlet ne traîne sur les rochers recouverts d’algues. Une nouvelle espère d’étoiles de mer était apparue, mais restait encore à déterminer si elle survivrait dans ce monde-là. Sitôt son gant mécanique enfilé, la jeune fille en activa les capteurs de stabilité incrustés au bout des doigts, puis, de l’autre main, sortit délicatement l’astérie de l’eau.
Malgré les ravissantes nuances orangées de la créature, dont les longs tentacules lui chatouillaient la paume, Elsa s’efforça de ne pas s’y attacher – il était encore bien trop tôt. Parfois, les nouvelles espèces se désynchronisaient d’elles-mêmes et cessaient d’exister. Lorsque la jeune fille agita la main au-dessus de l’animal, les petits mécanismes à l’intérieur du gant s’activèrent en ronronnant contre sa peau. Au bout d’une minute environ, la diode lumineuse située sur le dessus s’éclaira d’une lumière verte, signe de stabilité. Elsa lâcha un soupir de soulagement. Elle pouvait enfin respirer.
Mais, soudain, l’étoile de mer implosa : recroquevillée sur elle-même, elle disparut en un souffle.
Avec un temps de retard, la diode lumineuse passa du vert au rouge : instable.
– Sans blague… marmonna Elsa à l’intention du gadget. Espèce de tas de ferraille inutile !
Sa mère n’aurait certainement pas apprécié – Jumi tirait une fierté toute particulière de l’émergence de nouvelles espèces. La jeune fille jeta un regard noir au gant qu’elle retirait. Jusque-là, jamais le diagnostic de ce dispositif ne s’était avéré faux. Sauf qu’une espèce stable n’était pas censée pouvoir disparaître d’un coup de la sorte. Elsa misait sur un dysfonctionnement, mais en réalité, ce pouvait être bien pire. Si le problème ne venait pas de l’appareil, c’était la preuve que les extensions les plus récentes apportées à leur monde y avaient entraîné de graves anomalies.

Publicité

Premières lignes… #228

Par défaut

Nouveau dimanche, nouvelle découverte ! Je continue le rendez-vous que j’ai trouvé chez Book & share, et inauguré par le blog Ma Lecturothèque 🙂 Le principe de ce post est de prendre un livre chaque semaine pour vous en citer les premières lignes.

Araki Köhei avait consacré sa vie – en tout cas sa vie professionnelle – aux dictionnaires.
Son intérêt pour les mots s’était éveillé tôt.
Une de ses premières découvertes concernaient le mot « chien ». Il avait éprouvé du ravissement en se rendant compte qu’il ne désignait pas seulement l’animal à quatre pattes?
C’était pendant un film que son père l’avait emmené voir. Couvert de sang et à l’article de la mort, un des gangsters avait gémi : « Ce chien qui s’est vendu aux flics… » Araki avait alors réalisé que « chien » signifiait ici un traître envoyé par l’ennemi.
Apprenant ce qui s’était passé, le chef de bande avait crié à ses hommes : « Bon sang de bonsoir, ne restez pas plantés là ! On ne peut pas le laisser crever comme un chien ! Allez le chercher ! »
Araki s’était aperçu que « chien » avait encore un autre sens : « Abandonné de tous. »
Que ce mot désigne un animal connu pour sa fidélité à son maître puisse aussi désigner un traître ou une personne abandonnée de tous lui avait paru étrange. Etait-ce parce que la loyauté qui le caractérisait pouvait parfois le pousser à trahir les autres pour son maître ? Et sa docilité, le conduire à être délaissé de tous ? Ces qualités canines étaient peut-être liées aux sens négatifs du mot « chien ».
Bien qu’il ait aimé réfléchir à ces mystères, Araki n’avait découvert que tardivement les dictionnaires, lorsque son oncle lui avait offert le Dictionnaire japonais Iwanami pour fêter son entrée au collège. Il s’était pris de passion pour cet ouvrage.
La quincaillerie que tenaient ses parents les occupait à plein temps. Leur objectif en matière d’éducation était que leurs enfants soient en bonne santé et ne causent de problèmes à personne. Comme la plupart des parents de cette époque, il n’auraient pas eu l’idée de les encourager à bien travailler en classe et encore moins de leur offrir un dictionnaire.
Enfant, Araki préférait bien sûr jouer dehors avec ses amis plutôt que passer du temps à étudier. Les dictionnaires ne l’intéressaient pas spécialement. A l’école, il arrivait que ses yeux s’arrêtent sur le dos de l’unique exemplaire de dictionnaire de japonais qui se trouvait dans sa salle de classe, mais ce n’était pour lui qu’un objet parmi d’autres.
Pourquoi s’était-il senti attiré par le dictionnaire, une fois qu’il l’avait ouvert ? Il avait été enchanté par sa couverture brillante, les signes qui couvraient entièrement la surface de ses pages, et la sensation de leur papier fin sous ses doigts. Mais ce qui l’avait séduit plus que tout, c’était la concision des articles expliquant le sens de chaque entrée.
Un soir qu’il jouait bruyamment avec son frère dans le séjour, leur père leur avait lancé : « Je vais faire la grosse voix, si vous n’arrêtez pas ! » Cela lui avait donné l’idée de chercher le mot koe, « voix », dans le dictionnaire.

Koe : 1. Son produit par les hommes ou les animaux grâce à un organe particulier situé dans la gorge. 2. Son qui y ressemble. 3. Ce qui indique la proximité d’une saison ou d’une époque.

L’article fournissait des exemples de ces différents sens. Il connaissait et utilisait certains d’entre eux, comme koe wo ageru, « faire la grosse voix », ou mushi no koe, « la voix des insectes », mais il n’aurait pas pensé à aki no koe, « la voix de l’automne », à savoir la proximité de l’automne, ni à yonju no koe wo kiku, « entendre la voix de la quarantaine », c’est-à-dire s’approcher de la quarantaine.

Premières lignes… #226

Par défaut

Nouveau dimanche, nouvelle découverte ! Je continue le rendez-vous que j’ai trouvé chez Book & share, et inauguré par le blog Ma Lecturothèque 🙂 Le principe de ce post est de prendre un livre chaque semaine pour vous en citer les premières lignes.

Ce matin du 6 janvier, Jean-Hugues de Molenne devait faire cours aux 5e6. On avait donné au jeune professeur de français, tout récemment arrivé aux Gatre-Cents, la plus mauvaise classe de l’établissement.
« Un genre de bizutage », pensa Jean-Hugues en sortant ses affaires de son cartable. Son manuel, Le français en 5e : textes et méthodes, lui parut peser trois tonnes.
Il parcourut des yeux la salle de classe encore vide et lâcha un soupir d’angoisse. Si seulement Samir pouvait être malade !
Un rire dévastateur venu du fond du couloir le fit sursauter. Ca, c’était Mamadou, toujours hilare, gueulard, hâbleur. Pénible ! Pénible ! Jean-Hugues plongea un instant son visage entre ses mains. Mais il se ressaisit aussitôt. Aïcha et Nouria, les inséparables, venaient d’entre.
– Bonne année, m’sieur ! gloussèrent-elles.
Allons, les filles de 5e6 n’étaient pas irrécupérables… Jean-Hugues leur rendit leurs voeux sur un ton compassé. Ses collègues, plus expérimentés, l’avaient prévenu : « Ne jouez pas au copain avec vos élèves ou vous vous faites bouffer ! »
– Vous avez une belle veste, m’sieur, le complimenta effrontément Nouria. C’est le Père Noël qui l’a apportée ?
Jean-Hugues rougit malgré lui. C’était un cadeau de sa maman. Les 5e6 le prenaient toujours par surprise.

Les autres élèves arrivaient par deux, par trois, s’interpellant, se bousculant. Enfin, Samir entra. Jean-Hugues baissa les yeux, sortit un stylo de sa trousse, ouvrit le cahier d’appel, souffla lentement en comptant, un, deux, trois…
– S’il vous plaît, Samir, asseyez-vous, dit-il à tout hasard et sans même relever les yeux.
Samir mettait généralement une dizaine de minutes à se choisir une place. A l’en croire, Farida puait le couscous, Stéphane puait des baskets, Zeinul le nul, c’était pas la peine de copier dessus et Mamadou la choure pouvait te tirer ton slip sans que tu t’en aperçoives.
– Hé vas-y ! protesta Samir en s’asseyant précipitamment sur Farida. Chui z’assis depuis dix minutes m’sieur. Même que ma chaise, elle pue le couscous.
Tout le monde rigola, sauf Farida qui se mit à taper sur Samir en le traitant de tous les noms.
– M’sieur, y a ma chaise qui parle ! hurla Samir en se relevant, l’air horrifié. C’est la révolte des chaises, m’sieur.
Jean-Hugues compta mentalement jusqu’à dix pour se refroidir.
– Samir, si vous commencez aussi fort, vous allez prendre la porte avant que j’aie fait l’appel, dit-il, la voix monocorde.
Crier ne servait à rien avec Samir. Menacer non plus, d’ailleurs.
– Y a plus de porte, m’sieur, répondit Samir, toujours épouvanté. Sur la tête du couscous à Farida ! C’est la révolte des portes, m’sieur !
Tout le monde rigola, même Farida.
– Taisez-vous ! Asseyez-vous, Samir ! Sortez vos livres, je fais l’appel, dit Jean-Hugues avec la précipitation qu’on met à éteindre un début d’incendie. Badach !
– Présent, répondit sagement Majid, qui avait un peu pitié du jeune prof.
L’appel se poursuivit sans nouvel incident.

Premières lignes… #225

Par défaut

Nouveau dimanche, nouvelle découverte ! Je continue le rendez-vous que j’ai trouvé chez Book & share, et inauguré par le blog Ma Lecturothèque 🙂 Le principe de ce post est de prendre un livre chaque semaine pour vous en citer les premières lignes.

Il fait drôlement froid aujourd’hui pour courir après le menu fretin.
Saisie d’un frisson, je remonte mon écharpe sur mon nez et j’essuie quelques flocons pris dans mes cils. Puis je frappe du talon mon skateboard électrique. C’est une vieille planche, d’occasion, comme tout ce que je possède, et sa peinture bleue écaillée laisse apparaître le plastique argenté en dessous. Mais elle en a encore dans le ventre et, après un deuxième coup de talon, elle finit par démarrer. Je me faufile entre deux rangées de voitures ; mes cheveux, teints aux couleurs de l’arc-en-ciel, me cinglent le visage.
– Hé ! gueule un conducteur au moment où je le dépasse.
Je jette un coup d’oeil vers l’arrière et le vois qui agite le poing au-dessus de sa vitre baissée.
– Tu as failli rayer ma portière !
Je me retourne et l’oublie aussitôt. D’habitude, je suis quand même plus aimable ; en temps normal, j’aurais au moins crié : « Pardon ! » Mais ce matin, j’ai trouvé une feuille jaune scotchée sur la porte de mon appartement avec imprimé dessus en gros caractères :
72 HEURES POUR PAYER OU VIDER LES LIEUX
Traduction : j’ai presque trois mois de retard pour le règlement de mon loyer. Alors, à moins de rassembler illico trois mille quatre cent cinquante dollars, je serai à la rue d’ici la fin de la semaine.
Un truc à pourrir la journée de n’importe qui.
Le vent froid me brûle les joues. Le ciel qu’on entrevoit entre les immeubles est gris, en train de virer au noir, et dans quelques heures il neigera pour de bon. Ca bouchonne partout, un flot ininterrompu de feux stop et de klaxons jusqu’à Times Square. De temps à autre, le coup de sifflet d’un agent de la circulation s’élève par-dessus le vacarme. L’air empeste les gaz d’échappement. De la vapeur s’échappe en tourbillonnant d’une grille de ventilation à proximité. Une foule de piétons se presse sur les trottoirs. On repère facilement les étudiants qui rentrent chez eux après les cours, avec leurs sacs à dos et leurs gros écouteurs.
En principe, je devrais être des leurs. Je devrais être en première année d’université. Sauf que j’ai commencé à sécher les cours après la mort de papa, pour finir par quitter le lycée il y a des années. (D’accord, d’accord : en réalité, je me suis fait renvoyer. Mais je vous jure que j’aurais fini par partir de moi-même de toute manière. J’y reviendrai plus tard.)
Je baisse les yeux sur mon téléphone et me concentre sur la chasse. Voilà deux jours, j’ai reçu ce texto :
Alerte du New York Police Department !
Mandat d’arrêt contre Martin Hamer.
5000$ de récompense.

Premières lignes… #224

Par défaut

Nouveau dimanche, nouvelle découverte ! Je continue le rendez-vous que j’ai trouvé chez Book & share, et inauguré par le blog Ma Lecturothèque 🙂 Le principe de ce post est de prendre un livre chaque semaine pour vous en citer les premières lignes.

Zouleikha ouvre les yeux. Il fait noir comme au fond de la cave à provisions. Derrière le rideau fin, les oies soupirent dans leur sommeil. Le poulain d’un mois clappe des lèvres, cherchant la mamelle de sa mère. De l’autre côté de la petite fenêtre près de la tête de lit, une tempête de neige mugit sourdement. Mais l’air glacé de janvier n’entre pas dans l’isba : Merci, Mourtaza d’avoir calfeutré les fenêtres avant les grands froids. Mourtaza est un bon maître de la maison. Et un bon mari. Il ronfle dans la partie des hommes, d’un ronflement ample et satisfait. Dors, dors – c’est le sommeil le plus profond, juste avant le lever du sommeil.
Le moment est venu. Allah tout-puissant, aide-moi à réaliser mon idée, fais que personne ne se réveille.
Zouleikha pose silencieusement un pied nu, puis l’autre, sur le sol, elle s’arc-boute contre le poêle et se met debout. Le poêle a refroidi pendant la nuit, la chaleur est partie, le sol glacé lui brûle les pieds. Elle n’ose pas mettre de chaussures : elle ne pourrait pas passer silencieusement dans ses kotas de feutre, qui feraient forcément grincer l’une ou l’autre latte du plancher. Ce n’est pas grave, Zouleikha saura endurer. Se guidant d’une main au flanc rêche du poêle, elle se faufile vers la sortie par le côté des femmes. Le chemin est étroit, serré, mais elle en connaît chaque angle, chaque creux – elle a passé la moitié de sa vie à se glisser d’une partie à l’autre, comme un balancier, des journées entières : allant du fourneau à la partie des hommes avec des bols pleins et chauds, revenant en sens inverse, les bols vides et froids.
Depuis combien d’années est-elle mariée ? Quinze de ses trente ans ? C’est même plus que la moitié de sa vie, sans doute. Il faudra demander à Mourtaza, quand il sera bien disposé, il pourra compter.
Ne pas trébucher sur le tapis étroit. Ne pas heurter du pied nu le coffre en fer forgé à droite, contre le mur. Enjamber la latte qui grince à la courbure du poêle. Se faufiler sans bruit de l’autre côté du tcharchau en calicot qui sépare, dans l’isba, la partie des femmes de celle des hommes… La porte n’est plus très loin.
Les ronflements de Mourtaza se font plus proches. Dors, dors, par la grâce d’Allah. Une femme ne doit rien cacher à son mari, mais que faire, parfois elle n’a pas le choix.