Premières lignes… #141

Par défaut

Nouveau dimanche, nouvelle découverte ! Je continue le rendez-vous que j’ai trouvé chez Book & share, et inauguré par le blog Ma Lecturothèque 🙂 Le principe de ce post est de prendre un livre chaque semaine pour vous en citer les premières lignes.

Princeton, en été, n’avait pas d’odeur, et si Ifemelu appréciait le calme verdoyant de ses nombreux arbres, ses rues propres et ses majestueuses maisons, ses magasins aux prix subtilement exagérés et son air tranquille, immuable de grâce méritée, c’était cette absence d’odeur qui la séduisait le plus, peut-être parce que les autres villes américaines qu’elle connaissait dégageaient toutes des effluves caractéristiques. Philadelphie exhalait le parfum suranné du passé. New Haven sentait l’abandon. Baltimore l’océan, et Brooklyn les ordures pourrissant au soleil. Mais Princeton n’avait pas d’odeur. Elle aimait y respirer à pleins poumons. Elle aimait observer les habitants qui conduisaient leurs voitures dernier cri avec une courtoisie particulière et se garaient devant l’épicerie bio de Nassau Street ou le restaurant de sushis, ou devant le vendeur de glaces aux cinquante parfums, poivron inclus, ou devant la poste dont le personnel s’empressait de les accueillir à l’entrée. Elle aimait le campus, empreint de la gravité du savoir, ses bâtiments gothiques aux murs drapés de lierre, et la manière dont tout y prenait, dans la pénombre de la nuit, un aspect fantomatique. Elle aimait par-dessus tout pouvoir prétendre, dans ce lieu où régnait l’abondance, être quelqu’un d’autre, admis par faveur dans le club consacré de l’Amérique, quelqu’un auréolé d’assurance.
Mais elle n’aimait pas devoir se rendre à Trenton pour faire tresser ses cheveux. Espérer trouver un coiffeur de tresses à Princeton n’était pas raisonnable – les rares résidents noirs qu’elle y avait vus avaient la peau si claire et les cheveux si raides qu’elle ne pouvait les imaginer tressés – et pourtant en attendant son train à la gare de Princeton Junction, par un après-midi blanc de chaleur, elle se demandait pourquoi il n’existait aucun endroit où elle pourrait se faire coiffer. Le chocolat avait fondu dans son sac. Quelques voyageurs attendaient sur le quai, tous blancs et minces, en shorts et vêtements légers. L’homme qui était le plus près d’elle mangeait un cornet de glace ; il lui avait toujours semblé un peu ridicule que des Américains adultes, des hommes, lèchent des cornets de glace, surtout en public. Il se tourna vers elle et dit, quand le train arriva enfin dans un crissement de freins : « Ce n’est pas trop tôt », avec la familiarité que partagent les étrangers déçus par un service public. Elle lui sourit. Ses cheveux grisonnants étaient ramenés vers l’avant, un artifice risible destiné à masquer sa calvitie. Sans doute professeur d’université, mais pas de sciences humaines, sinon il aurait été plus emprunté. Une science dure comme la chimie peut-être. Autrefois, elle aurait dit : « Je sais », cette expression bien américaine qui marque l’approbation plutôt que la connaissance, puis elle aurait entamé une conversation avec lui dans l’espoir d’en recueillir quelque chose d’intéressant pour son blog. Les gens étaient flattés qu’on les interroge sur eux-mêmes, et si elle se taisait après les avoir écoutés parler, ils étaient poussés à en dire davantage. Ils étaient conditionnés à remplir les silences.

"

  1. Pingback: Premières lignes #241 – Ma Lecturothèque

  2. Pingback: Premières lignes #242 – Ma Lecturothèque

  3. Pingback: Premières lignes – 17 novembre | Lady Butterfly & Co

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s