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Un peu de poésie épistolaire : N’envoyez plus de lettres

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Bien le samedi bande de poésies, nouveaux bonjour et nouveaux gens ^^ On se retrouve pour un nouveau poème, j’en croise plein ce moment à force de traiter des recueils de poème à mon boulot, du coup j’ai l’embarras du choix ! Et j’en profite d’ailleurs pour vous recommander le site « Femmes en poésie », qui compile des poèmes de nombreuses femmes poètes, sans restriction d’époque ni de nationalité 🙂 Cerise sur le gâteau, il est toujours actif aujourd’hui.

Le poème dont je voudrais vous parler aujourd’hui est une oeuvre d’Alliette Audra (1897-1962), une poétesse française qui a écrit de nombreux recueils ; son oeuvre a été saluée par le prix Gérard de Nerval et par l’Académie française 🙂 Elle a également traduit les poème d’Elisabeth Browning, une poétesse victorienne, et de William Butler Yeats, un des plus grands écrivains et poètes irlandais ! Il ne s’agit donc pas d’une petite pointure ^^ Si vous souhaitez en savoir plus cependant, je n’ai pu trouver que cet article de 1996 sur sa vie, sur le site Persée. Et le poème qui nous intéresse ici est tiré du recueil Poèmes choisis publié chez Seghers : « N’envoyez plus de lettres »

N’envoyez plus de lettres, seulement des feuilles
d’arbres, que le soleil détache ou le vent cueille
ou l’automne abat et dépose entre vos mains.
Je ne les recevrai jamais le lendemain,
mais j’ai depuis toujours l’habitude d’attendre
et mon cœur, de veiller, n’en sera pas moins tendre.
Vous ne pourrez, c’est vrai, rien écrire dessus,
cependant je lirai comme si j’avais su
les paroles que vous formulez dans votre âme
tant vos rêves ont pour moi l’éclat de la flamme.
Choisissez les couleurs suivant le ton des jours ;
que la feuille soit fraîche si le ciel est lourd,
et d’un vert bien profond si l’azur est trop pâle.
Qu’elle soit de chêne et blonde comme le hâle
au front d’un bel enfant, quand s’achève l’été,
et lorsque vient Novembre, afin de refléter
ce qu’il ensevelit et ce qu’il remémore
veuillez me cueillir une feuille au sycomore.
(Mais qu’elle soit de hêtre, d’aulne ou d’olivier,
que m’importe après tout pourvu que vous viviez !)
Et si, dans le futur, un jour Dieu vous propose
par hasard le bonheur, pour me dire la chose
envoyez simplement une feuille de rose.

Plus je relis ce poème et plus je l’adore, je me sens devenir légère à mesure que je lis ses vers ❤ Moi qui adore écrire du courrier, j’adore cette description si belle d’une correspondance d’un autre style, à la fois échange d’émotions et de petits bouts de nature. Les mots sont si jolis, des rimes embrassées et des alexandrins, et cette petite musique qui nous porte à la rêverie :3 On ressent tout à la fois l’attente des nouvelles, l’amour de la nature, et surtout la tendresse des messages qui se passent de mots pour mieux faire parler les pensées et les coeurs. Alliette Audra nous présente son papier à lettre comme si on se baladait en forêt et que l’on cherchait des belles feuilles pour faire un herbier : j’ai presque l’impression de sentir l’odeur de la forêt ! Le temps passe sans que cela soit triste, ni que cela affecte les sentiments partagés entre les correspondants : on cherche simplement à profiter de la vie, en attendant la prochaine feuille portée par le vent et en en envoyant à notre tour. Et ce qui est magique, c’est qu’on n’a pas l’impression que la feuille arrivera séchée, comme nous on pourrait l’envoyer entre deux feuilles de papier : c’est comme si l’émotion qui la portait la conservait dans toute sa fraîcheur ^^ Et mon coup de coeur ultime, c’est la douceur de la fin, la feuille de rose pour le bonheur, c’est tellement adorable, éphémère et éternel à la fois ❤

Pour aller avec le poème, je vous propose un tableau de Delphin Enjolras (1865-1945), un peintre aquarelliste français connu pour ses scènes représentant des femmes dans des moments d’intimité ou de rêverie. Son utilisation des pastels, de l’aquarelle et de la peinture à l’huile lui a valu le surnom de « peintre des reflets » ❤ Il a peint de nombreux tableaux de femmes en train de lire une lettre, donc ça me semblait approprié, et les couleurs de celui-ci se marient si bien avec la douceur et la tendresse d’Alliette Audra ! Des couleurs chaudes, une lumière tamisée, une pièce confortable, des fleurs et des tissus qui ont l’air doux, parfumés et satinés à souhait, et cette légère touche de sensualité qui rend le tout si parfait :3 J’ai même l’impression qu’une diagonale partage le tableau, entre le tissu aux couleurs froides et la pièce plus chaude : le contraste est sublime, on a presque l’impression que la femme glisse hors de ses vêtements, toute en délicatesse et sans y prêter attention, pour se blottir dans un cocon de chaleur, à l’abri des regards indiscrets et des conventions. Elle a l’air absorbée dans sa lecture, peut-être des nouvelles de son amant ? ^^ Comme dans le poème, l’intimité de la lecture donne l’impression d’abolir les distances ❤

J’espère que le poème et le tableau vous plaisent autant qu’à moi, ce sont deux petites douceurs que j’avais vraiment envie de partager avec vous ! Et je vous laisse avec un autre tableau d’Enjolras que j’aime énormément : Le doux bruit de la mer