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Un peu de poésie de femme : Je te demande, ô Mort

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Bien le samedi bande de poésies, nouveau bonjour et nouveaux gens ! On se retrouve encore une fois pour vous faire découvrir une poétesse. Quand je pense qu’on nous bassine avec les grands messieurs de la poésie, alors que ces femmes aussi sont là, même époque, mêmes courants littéraires, il faut juste se donner la peine de chercher ; et on ne me fera pas croire qu’elles sont moins connues parce qu’elles écrivaient moins bien. Leurs poèmes, leurs plumes, leurs émotions m’emmènent si loin, aussi loin que mes poèmes préférés de Baudelaire ou Laforgue, et plusieurs d’entre elles ont reçu des prix. Alors non, vous ne me ferez pas croire qu’elles sont moins bien connues à cause de leur écriture. Si tous les manuscrits de romans que je dois écrire dans ma vie se voient rejetés, dussé-je ne publier qu’une seule chose, ce sera un recueil consacré à ces femmes.

Bref ! Trêve de grands discours, je vous présente Hélène Vacaresco, née en 1864 et morte en 1947. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle était une femme de tête ! Et cette fois-ci, on va échapper au schéma d’une femme morte jeune et écrasée par le poids de la vie malgré (ou à cause de) son talent indéniable ; ça paraît peut-être cruel, mais c’était dur de le louper sur les dernières poétesses que je vous ai présentées. Hélène était donc une femme de lettre mais aussi une diplomate franco-roumaine, issue de l’aristocratie de Valachie (ici je dois faire un effort pour ranger tous mes fantasmes de vampires et autres Transylvaniens, les jeux Castlevania ont un peu trop déteint sur moi). Sa page Wikipédia ne mentionne pas de famille, je ne peux donc que supposer qu’elle n’a jamais été mariée. Elle ne s’est pas contentée d’écrire des poèmes, loin de là : romans, pièces de théâtre, traductions, tout y est passé. Côté reconnaissance littéraire, elle a reçu deux pris de l’Académie Française ainsi que la Légion d’Honneur, et elle fut également la première femme intégrée au sein de l’Académie roumaine. Ah, et un cratère sur Vénus porte également son nom. On en est à ce niveau de classe galactique. D’où ma question initiale : comment, au nom de mon tiroir à chaussettes, comment se fait-il qu’elle ne soit pas davantage reconnue dans nos manuels sdhglksjheitu. Excusez-moi, je vais prendre mes cachets.

Mes cachets dûment expédiés au fond de mes toilettes, reprenons ! Je ne m’en aperçois aussi que maintenant, mais plus que toutes les autres poétesses que j’ai pu croiser, Hélène Vacaresco n’est rattachée à aucun mouvement littéraire, chose pourtant courante quand on parle d’écrivains. Alors est-ce parce qu’on ne parle pas assez d’elle, ou bien parce que les courants littéraires ont été construits sur la base d’écrits masculins et ne peuvent donc s’appliquer qu’imparfaitement aux écrits féminins, ou encore que les écrits d’Hélène sont trop atypiques pour être classés, je vous laisse juges. Il y avait beaucoup de poèmes que je voulais vous montrer, dont un qui est souvent cité et intitulé « Il passa ». Cependant c’est celui-ci qui m’a le plus interpellée : « Je te demande, ô Mort », extrait du recueil Lueurs et flammes, paru en 1903.

Je te demande, ô Mort, de reprendre à mon âme  
Les biens qui m’ont poussée au besoin de mourir ;
Mais dans l’éternité je voudrais rester femme.
Garder mon cœur splendide ou meurtri du désir,

Goûter le paradis en extases fragiles,
Subir l’enfer avec mon féminin effroi.
Et garder, cher captif entre mes bras débiles,
Ce grand pouvoir d’amour que rien n’épuise en moi.

Je voudrais demeurer femme tremblante et forte.
Conserver mon destin de frissonnant orgueil,
Et voir encor frémir à mon front clair de morte
Le voile de ma grâce au-delà du cercueil.

Par les vagues séjours dont le mystère mêle  
Tant d’attraits aux pensers tournés vers le trépas,  
Qu’aux rumeurs d’infini joignant un rythme frêle  
Le bruit frais de ma robe entoure encor mes pas !  

Que je sois tour à tour reine, sœur ou servante,  
Aux rivages de joie ou sur les mornes bords,  
Que je reste à jamais redoutable ou touchante  
A force de vouloir, de faiblesse et d’efforts !  

Et tandis que j’irai refleurissant sur terre
Dans les symboles fins de l’être et de sa loi,
Dans la tige et le jonc, et dans l’eau passagère,  
Dans la lune qui tient la mer entre ses doigts,  

Quand l’humblesse attirante et quand l’audace triste  
Rappelleront mes jours ceints d’ombre et de remous,  
Ce qui change et revient, ce qui ploie et persiste  
Sera, mon Cher Destin, une image de vous.  

J’emporterai là-bas aux plis de ma poussière  
Mon vêtement de charme et de fragilité,  
Mes deuils seront intacts et mon essence entière :
Je voudrais rester femme en mon éternité.   

Je pense que ce poème pourra plaire à pas mal de féministes, je suis même surprise de ne pas le voir davantage cité. Il s’agit d’un poème où la narratrice s’adresse à la mort : sans aucune illusion sur sa fin funeste, elle souhaite néanmoins conserver ce qui fait qu’elle est femme selon elle. Et c’est plus complexe qu’il n’y paraît ! On remarque assez vite l’opposition entre faiblesses et forces, le fait qu’elle soit faible physiquement et pourtant douée d’une volonté et d’une fierté à toute épreuve ; mais ces deux caractères opposés sont réunis dans une allitération (= répétition de sons consonnes) en f, en particulier dans le second quatrain. Ses émotions autant que sa raison sont mises en avant : l’amour, l’orgueil, la peur, la puissance, la tendresse,… On pourrait prendre pour de la coquetterie son envie de rester telle quelle, notamment avec l’allusion à la robe et aux vêtements, mais je pense que ça va beaucoup plus loin : c’est de la dignité. Les vêtements dont il est question sont en fait les multiples aspects de sa personnalité qui l’enveloppent et la constituent.
Bien sûr, la mort l’effraie, bien sûr elle n’ignore rien du processus de décomposition du corps, évoqué de manière implicite (corrigez-moi si je me trompe) dans le sixième quatrain. Mais pour autant, il n’y a aucune supplication, aucune prière, aucun atermoiement dans le poème. Sa féminité est tout à la fois fierté, faiblesse, force, tout cela mélangé en un seul être humain ; et peu importe sa position mouvante dans l’échelle sociale, les bouleversements provoqués par le rythme changeant de la nature, elle est et reste femme. Forte de sa féminité, c’est donc en femme qu’elle se présentera à la Mort ; Mort qui est loin d’être son ennemie puisqu’elle l’accepte. Et c’est puissant ! D’autant que pour une fois, il n’est pas question d’une opposition entre la femme qui s’émancipe et les autres (hommes/société/religion/…) : c’est la femme seule qui s’affirme, sans soutien ni antagoniste par rapport auquel elle se définirait, car elle n’en a nul besoin pour dire qui elle est.

Illustrer ce poème a été un casse-tête sans nom. Les images de femmes avec la Mort, ce n’est pas ce qui manque, mais aucune ne correspondait avec le ton du poème. Dans les tableaux et les images les plus anciens, la Mort force la femme à la suivre et celle-ci n’est que répugnance et terreur ; dans les images de type vanité, c’est purement et simplement la futilité de la coquetterie féminine qui est mise en avant. Dans les illustrations récentes type fanart, deux voies possibles : romantique et érotique. Soit une histoire d’amour tragique entre la Faucheuse et une mortelle, soit une version féminisée et très sexualisée de la Faucheuse elle-même. Heureusement, j’ai fini par tomber sur cette gravure de 1880, réalisée par Léon Gaucherel et Sarah Bernhardt (en tant que modèle ou en tant que dessinatrice, j’ai pas su trouver), sobrement intitulée « La jeune fille et la mort ». Bon, on reste sur le thème classique d’une opposition entre jeunesse, fraîcheur, et trépas ; la jeune fille ne regarde pas la Mort et ne s’attend certainement pas à mourir aussi vite. Mais imaginons qu’elle soit consciente de ce fait, tout de suite l’image s’accorde au poème : la Mort comme une simple présence qu’il nous faut accepter, l’abandon des plaisirs matériels sans pour autant renoncer à ce qui nous définit en tant qu’individu… ou en tant que femme.

Un peu de poésie rageuse : Pilori

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Bien le samedi bande de poésies, nouveau bonjour et nouveaux gens ! J’espère que vous allez bien ^^ On découvre aujourd’hui une nouvelle poétesse, découverte complètement par hasard et adorée dès la première lecture 🙂 Je vous présente Renée Vivien, femme de lettres britannique de langue française, née en 1877 et morte en 1909. Son vrai nom était Pauline Mary Tarn. Aujourd’hui encore, elle est considérée comme une des grandes icônes du génie féminin et il existe même un prix littéraire à son nom ! Son style s’inspire de plusieurs mouvements littéraires, mais pas uniquement. Elle a beaucoup voyagé, notamment au Japon, à Constantinople ou en Grèce sur l’île de Lesbos.

Cette dernière destination n’est pas anecdotique, car l’autre aspect de la vie de Renée qui l’a rendu célèbre, c’est le fait qu’elle soit lesbienne. Sa célébrité, son grand talent et ses relations amoureuses lui ont même valu le surnom de Sapho 1900, du nom de la poétesse la plus connue de la Grèce antique (lesbienne également). Malheureusement, pas besoin de vous faire un dessin sur la façon dont on considérait l’homosexualité à cette époque… En 1908, deux femmes avec qui elle entretenait des liens très forts la quittent successivement. Minée par ces pertes, Renée sombre dans l’alcool et la drogue. Sa vision très romantique de la mort la conduit à une tentative de suicide ; si ce fut un échec, elle décède néanmoins peu après, car elle était de plus en plus malade et fragile psychologiquement.

Malgré une vie tumultueuse, Renée était une femme brillante et très productive : elle nous a laissé de très nombreuses oeuvres qui sont encore étudiées aujourd’hui ! J’ai très envie d’en découvrir plus sur elle, surtout depuis que je sais qu’en 2018, un recueil de ses contes gothiques a été traduit en français :3 De plus, en 2020, un recueil de sa correspondance avec son ami Jean-Charles Brun a été publié, éclairant sa vie sous un nouveau jour.
Le poème que je vous propose aujourd’hui s’intitule « Pilori » et fait partie du recueil intitulé A l’heure des mains jointes. Si vous voulez en lire plus, n’hésitez pas à suivre ce lien wikisource, ils ont énormément de ses écrits à disposition ❤

Pendant longtemps, je fus clouée au pilori,
Et des femmes, voyant que je souffrais, ont ri.

Puis, des hommes ont pris dans leurs mains une boue
Qui vint éclabousser mes tempes et ma joue.

Les pleurs montaient en moi, houleux comme des flots,
Mais mon orgueil me fit refouler mes sanglots.

Je les voyais ainsi, comme à travers un songe
Affreux et dont l’horreur s’irrite et se prolonge.

La place était publique et tous étaient venus,
Et les femmes jetaient des rires ingénus.

Ils se lançaient des fruits avec des chansons folles,
Et le vent m’apportait le bruit de leurs paroles.

J’ai senti la colère et l’horreur m’envahir.
Silencieusement, j’appris à les haïr.

Les insultes cinglaient, comme des fouets d’ortie.
Lorsqu’ils m’ont détachée enfin, je suis partie.

Je suis partie au gré des vents. Et depuis lors
Mon visage est pareil à la face des morts.

Le poème est très court, avec des rimes embrassées et une succession de distiques, mais il est incroyablement puissant et évocateur. Sa violence est ce qui nous marque avant tout. On s’imagine sans peine la scène et surtout la rancoeur qui traverse la narratrice. L’oeuvre de Renée Vivien a une certaine portée autobiographique, donc on peut supposer sans trop de risques que le poème fait référence à son homosexualité et à la façon dont elle est perçue par la société. Elle semble aux prises avec une véritable tempête, entre ses sentiments qui l’étouffent, le pilori auquel elle est clouée, et le bruit que font les gens autour d’elle. Moqueries, humiliations, insultes auxquelles la poétesse répond par une colère muette mais grandissante. Et comment ne pas la comprendre ? Elle n’est coupable que d’être elle-même. Mais c’est aussi un cercle vicieux, car le mépris ne fait qu’engendrer la haine. Quand enfin elle n’est plus dans l’oeil du cyclone, elle est morte à l’intérieur.

Pour aller avec le poème, j’ai beaucoup hésité ! Au début, je pensais au roman La Lettre Ecarlate de Nathaniel Hawthorne. Même si quand je l’avais lu je l’avais trouvé un peu barbant, il m’avait quand même beaucoup marquée ; et surtout, l’humiliation publique est un thème central car l’héroïne a eu un enfant hors mariage. Cette liaison adultère lui vaut d’avoir une lettre rouge brodée sur elle en permanence pour marquer son « crime ». Ce n’est toutefois pas elle qui subira le pilori, mais ça ce sera à vous de la découvrir ^^

Mais finalement, ce poème me fait énormément penser aux chansons du groupe de métal gothique Blackbriar, que j’aime beaucoup ! La chanteuse, Zora Cock, a une voix magnifique en plus d’être très belle, elle arrive à monter dans les aigus avec une facilité qui me fascine à chaque fois ^^ Ma préférée est sans hésiter Until Eternity, mais ici, je trouve que le poème fait particulièrement écho à deux autres chansons :
– d’une part Snow White and Rose Red pour le côté amour interdit (potentiellement relation lesbienne) et jugement ignorant de la société. Le titre de celle-ci vient d’ailleurs d’un conte de Grimm, à ne pas confondre avec l’autre Blanche-Neige !
– et d’autre part I’d Rather Burn pour la fin du poème, pleine de colère. Si l’idée de la mort est présente, la chanson annonce la promesse d’une vengeance qui n’est pas pour me déplaire 😛
Les paroles des deux chansons sont plutôt répétitives, mais on n’en apprécie que plus la mélodie :3

J’espère que vous avez aimé le poème et les chansons ! Vous font-ils penser à autre chose ? Avez-vous envie d’en savoir plus ? N’hésitez pas à partager vos découvertes et à me donner votre avis en commentaire ❤

Un peu de poésie endormie : Insomnie (partie n°2)

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Bien le samedi bande de poésies, nouveau bonjour et nouveaux gens ! Aujourd’hui je vous présente une nouvelle poétesse, Marina Tsvétaïéva (1892-1941). D’origine russe, elle a eu une vie assez difficile, en particulier à partir de 1917 et de la Révolution Russe : les années qui ont suivi ce grand bouleversement ont été des années de misère et de famine ; Marina a même accepté d’envoyer une de ses filles à l’orphelinat en espérant qu’elle y serait mieux nourrie – en vain, car la petite y mourra justement de faim… Son mari luttait alors contre le nouveau régime, mais il disparaît. Lorsque Marina le retrouve, elle doit quitter la Russie et le rejoindre dans son exil à Prague. En 1925, la famille s’installe à Paris, mais malheureusement, la poétesse ne parvient pas à trouver sa place dans les cercles constitués par les écrivains russes émigrés. En 1939, elle revient finalement en Russie… au pire moment. Staline et son mouvement se méfient de ceux qui ont vécu longtemps à l’étranger. A partir de là, c’est la descente aux Enfers : son mari est fusillé pour espionnage en 1941, et elle-même se pend peu de temps après, car seule et sans le moindre soutien.

Marina a écrit énormément d’oeuvre, en poésie mais aussi en prose car cette dernière se vendait mieux. Sa poésie, étouffée par le régime de Staline, n’a été redécouverte que dans les années 60. Son oeuvre la plus connue est le cycle Insomnie, et le poème que j’ai choisi est le deuxième de ce cycle ! J’espère qu’il vous plaira, moi j’ai beaucoup aimé ^^

J’aime embrasser
les mains, et j’aime
distribuer des noms,
et aussi ouvrir grand
les portes,
– toutes grandes – sur la nuit sombre !

La tête entre les mains,
écouter un pas lourd
quelque part diminuer,
et le vent balancer
la forêt
en sommeil, sans sommeil.

Ah, nuit !
Quelque part des sources courent,
je glisse vers le sommeil.
Je dors presque.
Quelque part dans la nuit
un homme se noie.

J’adore comme ce poème reprend la routine du soir au moment d’aller se coucher : serrer les mains, les embrasser quand on aime beaucoup la personne, souhaiter la bonne nuit à tout le monde et se plonger dans le noir jusqu’à la chambre. Se mettre au lit, écouter les bruits de la maison et les bruits de dehors, et se sentir lentement glisser dans le sommeil, presque comme une noyade. Le terme peut sembler angoissant c’est vrai, mais le sommeil peut aussi avoir cette dimension angoissante justement : on perd pied, et pendant que nous dormons tout peut arriver dehors. Et pourtant, le poème n’est pas effrayant ni mortellement inquiétant. Le rythme court et entêtant, comme une sorte de va et vient entre un vers et le suivant, pour moi ça reproduit à merveille ce lent effet de torpeur quand on tombe de sommeil ❤

Pour accompagner ce poème, je vous ai choisi deux tableaux parmi les plus connus du peintre Van Gogh ^^ Un peintre que j’aime énormément, et en particulier depuis que j’ai vu l’épisode qui lui était consacré dans la série Doctor Who (incroyablement touchant, je vous le conseille ❤ ). Le premier s’intitule La Nuit étoilée sur le Rhône, et le deuxième plus simplement La Nuit Etoilée. Peints en 1888 et 1889, les deux tableaux sont souvent opposés car ils représentent deux visions très différentes de la nuit, et correspondent à deux périodes de la vie du peintre : lorsqu’il a peint le deuxième, il était interné dans un asile. Le premier est plus tranquille, avec un fleuve qui nous ramène à l’idée de « noyade » du poème, mais les étoiles sont plus faibles à cause des lumières de la ville. Le deuxième oppose la campagne statique (sauf les arbres qui ressemblent presque à des flammes) et le ciel parcouru de nébuleuses lumineuses. C’est celui que je préfère, on le qualifie de « violent » mais pour moi, c’est un mouvement lent comme une berceuse, je n’ai qu’une envie, c’est de me laisser porter 😀

J’espère que le poème et les tableaux vous plaisent, n’hésitez pas à me dire ce qu’ils vous évoquent en commentaire 🙂 Et si la réflexion sur les tableaux de Van Gogh vous intéresse, n’hésitez pas à aller faire un tour sur le blog Impressionnisme et Voyage, il m’a beaucoup aidée 😀

Un peu de poésie épistolaire : N’envoyez plus de lettres

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Bien le samedi bande de poésies, nouveaux bonjour et nouveaux gens ^^ On se retrouve pour un nouveau poème, j’en croise plein ce moment à force de traiter des recueils de poème à mon boulot, du coup j’ai l’embarras du choix ! Et j’en profite d’ailleurs pour vous recommander le site « Femmes en poésie », qui compile des poèmes de nombreuses femmes poètes, sans restriction d’époque ni de nationalité 🙂 Cerise sur le gâteau, il est toujours actif aujourd’hui.

Le poème dont je voudrais vous parler aujourd’hui est une oeuvre d’Alliette Audra (1897-1962), une poétesse française qui a écrit de nombreux recueils ; son oeuvre a été saluée par le prix Gérard de Nerval et par l’Académie française 🙂 Elle a également traduit les poème d’Elisabeth Browning, une poétesse victorienne, et de William Butler Yeats, un des plus grands écrivains et poètes irlandais ! Il ne s’agit donc pas d’une petite pointure ^^ Si vous souhaitez en savoir plus cependant, je n’ai pu trouver que cet article de 1996 sur sa vie, sur le site Persée. Et le poème qui nous intéresse ici est tiré du recueil Poèmes choisis publié chez Seghers : « N’envoyez plus de lettres »

N’envoyez plus de lettres, seulement des feuilles
d’arbres, que le soleil détache ou le vent cueille
ou l’automne abat et dépose entre vos mains.
Je ne les recevrai jamais le lendemain,
mais j’ai depuis toujours l’habitude d’attendre
et mon cœur, de veiller, n’en sera pas moins tendre.
Vous ne pourrez, c’est vrai, rien écrire dessus,
cependant je lirai comme si j’avais su
les paroles que vous formulez dans votre âme
tant vos rêves ont pour moi l’éclat de la flamme.
Choisissez les couleurs suivant le ton des jours ;
que la feuille soit fraîche si le ciel est lourd,
et d’un vert bien profond si l’azur est trop pâle.
Qu’elle soit de chêne et blonde comme le hâle
au front d’un bel enfant, quand s’achève l’été,
et lorsque vient Novembre, afin de refléter
ce qu’il ensevelit et ce qu’il remémore
veuillez me cueillir une feuille au sycomore.
(Mais qu’elle soit de hêtre, d’aulne ou d’olivier,
que m’importe après tout pourvu que vous viviez !)
Et si, dans le futur, un jour Dieu vous propose
par hasard le bonheur, pour me dire la chose
envoyez simplement une feuille de rose.

Plus je relis ce poème et plus je l’adore, je me sens devenir légère à mesure que je lis ses vers ❤ Moi qui adore écrire du courrier, j’adore cette description si belle d’une correspondance d’un autre style, à la fois échange d’émotions et de petits bouts de nature. Les mots sont si jolis, des rimes embrassées et des alexandrins, et cette petite musique qui nous porte à la rêverie :3 On ressent tout à la fois l’attente des nouvelles, l’amour de la nature, et surtout la tendresse des messages qui se passent de mots pour mieux faire parler les pensées et les coeurs. Alliette Audra nous présente son papier à lettre comme si on se baladait en forêt et que l’on cherchait des belles feuilles pour faire un herbier : j’ai presque l’impression de sentir l’odeur de la forêt ! Le temps passe sans que cela soit triste, ni que cela affecte les sentiments partagés entre les correspondants : on cherche simplement à profiter de la vie, en attendant la prochaine feuille portée par le vent et en en envoyant à notre tour. Et ce qui est magique, c’est qu’on n’a pas l’impression que la feuille arrivera séchée, comme nous on pourrait l’envoyer entre deux feuilles de papier : c’est comme si l’émotion qui la portait la conservait dans toute sa fraîcheur ^^ Et mon coup de coeur ultime, c’est la douceur de la fin, la feuille de rose pour le bonheur, c’est tellement adorable, éphémère et éternel à la fois ❤

Pour aller avec le poème, je vous propose un tableau de Delphin Enjolras (1865-1945), un peintre aquarelliste français connu pour ses scènes représentant des femmes dans des moments d’intimité ou de rêverie. Son utilisation des pastels, de l’aquarelle et de la peinture à l’huile lui a valu le surnom de « peintre des reflets » ❤ Il a peint de nombreux tableaux de femmes en train de lire une lettre, donc ça me semblait approprié, et les couleurs de celui-ci se marient si bien avec la douceur et la tendresse d’Alliette Audra ! Des couleurs chaudes, une lumière tamisée, une pièce confortable, des fleurs et des tissus qui ont l’air doux, parfumés et satinés à souhait, et cette légère touche de sensualité qui rend le tout si parfait :3 J’ai même l’impression qu’une diagonale partage le tableau, entre le tissu aux couleurs froides et la pièce plus chaude : le contraste est sublime, on a presque l’impression que la femme glisse hors de ses vêtements, toute en délicatesse et sans y prêter attention, pour se blottir dans un cocon de chaleur, à l’abri des regards indiscrets et des conventions. Elle a l’air absorbée dans sa lecture, peut-être des nouvelles de son amant ? ^^ Comme dans le poème, l’intimité de la lecture donne l’impression d’abolir les distances ❤

J’espère que le poème et le tableau vous plaisent autant qu’à moi, ce sont deux petites douceurs que j’avais vraiment envie de partager avec vous ! Et je vous laisse avec un autre tableau d’Enjolras que j’aime énormément : Le doux bruit de la mer