Archives de Tag: écologie

Premières lignes… #193

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Nouveau dimanche, nouvelle découverte ! Je continue le rendez-vous que j’ai trouvé chez Book & share, et inauguré par le blog Ma Lecturothèque 🙂 Le principe de ce post est de prendre un livre chaque semaine pour vous en citer les premières lignes.

Tobie mesurait un millimètre et demi, ce qui n’était pas grand pour son âge. Seul le bout de ses pieds dépassait du trou d’écorce. Il ne bougeait pas. La nuit l’avait recouvert comme un seau d’eau.
Tobie regardait le ciel percé d’étoiles. Pas de nuit plus noire ou plus éclatante que celle qui s’étalait par flaques entre les énormes feuilles rousses.
Quand la lune n’est pas là, les étoiles dansent. Voilà ce qu’il se disait. Il se répétait aussi : « S’il y a un ciel au paradis, il est moins profond, moins émouvant, oui, moins émouvant… »
Tobie se laissait apaiser par tout cela. Allongé, il avait la tête posée sur la mousse. Il sentait le froid des larmes sur ses cheveux, près des oreilles.
Tobie était dans un trou d’écorce noire, une jambe abîmée, des coupures à chaque épaule et les cheveux trempés de sang. Il avait les mains bouillis par le feu des épines, et ne sentait plus le reste de son petit corps endormi de douleur et de fatigue.
Sa vie s’était arrêtée quelques heures plus tôt, et il se demandait ce qu’il faisait encore là. Il se rappelait qu’on lui disait toujours cela quand il fourrait son nez partout : « Encore là, Tobie ! » Et aujourd’hui, il se répétait à lui-même, tout bas : « Encore là ? »
Mais il était bien vivant, conscient de son malheur plus grand que le ciel.
Il fixait ce ciel comme on tient la main de ses parents dans la foule, à la fête des fleurs. Il se disait : « Si je ferme les yeux, je meurs. » Mais ses yeux restaient écarquillés au fond de deux lacs de larmes boueuses.
Il les entendit à ce moment-là. Et la peur lui retomba dessus, d’un coup. Ils étaient quatre. Trois adultes et un enfant. L’enfant tenait la torche qui les éclairait.
– Il est pas loin, je sais qu’il est pas loin.
– Il faut l’attraper. Il doit payer aussi. Comme ses parents.
Les yeux du troisième homme brillaient d’un éclat jaune dans la nuit. Il cracha et dit :
– On va l’avoir, tu vas voir qu’il va payer.
Tobie aurait voulu pouvoir se réveiller, sortir de ce cauchemar, courir vers le lit de ses parents, et pleurer, pleurer… Tobie aurait aimé qu’on l’accompagne en pyjama dans une cuisine illuminée, qu’on lui prépare une eau de miel bien chaude, avec des petits gâteaux, en lui disant : « C’est fini, mon Tobie, c’est fini. »
Mais Tobie était tout tremblant, au fond de son trou, cherchant à rentrer ses jambes trop longes, pour les cacher. Tobie, treize ans, poursuivi par tout un peuple, par son peuple.

Premières lignes… #192

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J’avais huit ans la première fois que mon papai m’a emmenée au jardin public pour regarder mourir un Roi.
Je n’ai d’abord vu que des adultes vêtus de bleus, de verts et de rouges éclatants, plumes et sequins sur des étoffes chatoyantes brodées d’or et de pierreries. Des adultes costumés pour le carnaval, qui avaient jeté des manteaux et des châles plus sombres sur leurs épaules afin de se protéger de la fraîcheur matinale. J’ai levé les yeux sur cette foule de grandes comme si on venait de m’abandonner au milieu d’une assemblée d’orixas. Je ne distinguais pas leurs visages, mais j’apercevais leurs mains s’enrouler l’une autour de l’autre ou égrener des chapelets. Certains portaient des bougies, d’autres des fleurs. Ils avaient revêtu leurs habits de fête, mais demeuraient plus silencieux que dans mes souvenirs des années précédentes. Ils se frayaient un chemin en jouant des coudes, pourtant, personne ne dansait. Quelques hommes pleuraient. Pour la première fois de ma vie, je découvrais le carnaval sans la musique.
Je tenais la main de mon papai. Il ne me regardais pas. Soudain un étrange soupir a parcouru la foule, semblable au hurlement du vent sur les falaises pendant une tempête d’hiver. Une voix de femme s’est élevée sur le jardin public, mais j’étais trop petite, trop près du sol pour comprendre.
– Je ne vois rien ! me suis-je plainte en tirant sur la main de mon papai.
En se contorsionnant – nos voisins nous serraient de si près, entraînés par le mouvement de la foule, qu’il avait à peine la place de se retourner -, il s’est accroupi à ma hauteur.
– Ce sont les rouages du monde, June…, m’a-t-il dit. Tu es vraiment sûre de vouloir les connaître ?
Je ne comprenais pas sa mine grave, ni les pleurs ni la triste fatalité de la voix féminine dans les hauts-parleurs de notre ville. La période du carnaval était pour moi synonyme de fête et de beauté. Je savais pourtant que je devais peser ma réponse avec soin, parce que mon papai ne me posait jamais une question à la légère. Si je répondais « non », il me laisserait par terre, où je ne verrais rien de ce que je ne comprenais pas, et ne comprendrais rien de ce que j’entendrais. Si je répondais « oui », ma vie en serait changée.
J’ai fait « oui » de la tête. Il m’a alors soulevée, bien que je sois lourde pour mon âge, et installée sur ses épaules. Si je bloquais la vue à quelqu’un, nul n’a protesté.
Il y avait un holo dans le ciel. Les images étaient projetées à quelques mètres au-dessus de la tête des gens rassemblés dans le parc, près de la cascade où je venais jouer avec mamae en été. La Reine Serafina se tenait debout dans une austère pièce de bois et de pierre – le Haut Sanctuaire. Je l’aimais beaucoup à cause de sa peau noire et satinée, de ses cheveux aussi doux que la soie. On m’avait même offert une poupée Serafina pour mon anniversaire en juin dernier. Mais aujourd’hui, son visage farouche semblait de marbre et elle tenait un poignard à la main.

Premières lignes,… #190

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Prologue.
Des troncs calcinés témoignent d’une forêt autrefois dense. De rares branches lisses, nues, tordues comme par une souffrance, pointent vers le sol et observent avec regret les broussailles devenues légion. La terre est craquelée, aride, trop éloignées du Rio Grande pour bénéficier de ses bienfaits. Seul le bourdonnement de milliers d’insectes annonce que la vie est là. Un concert d’âmes à six pattes stridule depuis le lever du soleil. Ce 15 octobre 1990, un homme approche, un bâton fourchu à la main, un gros sac de toile accroché à la ceinture. Le terrain caillouteux situé à cinquante kilomètres d’Hidalgo, un petit village texan, abrite de nombreuses espèces de serpents, des crotales en particulier. Jim Loyer est pharmacien, il se passionne pour les reptiles. Tous les dimanches, il parcourt la région et rapporte dans son vivarium de nouveaux spécimens. Il se dirige vers un monticule de grosses pierres grises, là où les sueurs végétales et matinales ont quelque chance d’être conservées, là où les serpents aiment à se cacher.
En grimpant par l’une des pierres, l’homme s’enfonce dans le gravier. Déséquilibré, il tente de se retenir en agrippant le sommet du monticule. Au moment où sa main accroche une protubérance de la roche, il entend pour la première fois un vrombissement gagner en intensité, un débordement de vie. Il n’a pas le temps de lever les yeux qu’un nuage grouillant se précipite sur lui. Un essaim de milliers d’abeilles le prend pour cible. Le Texan court, titube, hurle de détresse. Il est seul. Il n’a aucun endroit où se cacher de cette furie bourdonnante. A la quinzième piqûre, Jim Loyer sait qu’il va mourir. Le choeur de ces abeilles fredonne bel et bien un requiem. Dans une même énergie mortifère, plusieurs centaines d’insectes plantent leur dard. Elles visent le contour des yeux, les narines, la bouche et le coup de Jim, qui s’écroule. Il semble se débattre contre un fantôme. Le sable s’envole autour de lui. Le venin se répand dans les tissus. Des dizaines d’abdomens d’abeilles se déchirent en laissant leur harpon accroché à l’épiderme de l’homme. Les donneuses de mort vont s’éteindre, elles aussi. C’est le prix à payer pour défendre la reine. Jim sait parer la morsure des serpents, il ignore l’existence de ces abeilles criminelles. Ses mains tentent désespérément de protéger son visage et sont comme dévorées par la frénésie des hyménoptères. L’homme cesse de vivre. L’essaim continue de s’activer autour de lui. Huit cent soixante-quatorze dards seront prélevés de son corps. Personne ne sait que cette attaque est l’une des toutes premières manifestations agressives de l’abeille aux Etats-Unis.

1.
Ceci n’est pas un livre, mais un testament. Celui des abeilles. Elles ne savent pas s’exprimer, alors il faut bien que quelqu’un écrive à leur place. Leur mortalité est d’une certaine manière à l’origine de l’enquête la plus difficile qu’il m’ait été donné de mener.

Premières lignes… #188

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– Des zoiseaux ?
– Non, Kid, répondit la jeune fille, ce ne sont pas des oiseaux.
Le petit tenait son nez levé vers la nuit qui étendait son immense couverture au-dessus de ce coin du monde. La cabane était perchée tout en haut du chêne, à une dizaine de mètres du sol. Avril et Kid étaient allongés sur la plate-forme qui formait une terrasse à l’aplomb du vide, si bien qu’on aurait pu croire qu’eux aussi étaient suspendus au milieu du ciel.
– Ce sont des étoiles filantes.
Au-dessus d’eau, tout autour d’eux, par-delà la ramure du chêne, la nuit était comme poudrée d’or, rayée par les traînées lumineuses de toutes ces comètes qui s’en allaient mourir de l’autre côté du monde. Avril n’en avait jamais vu autant. Depuis quelques temps, les nuits étaient presque plus lumineuses que les jours. Comme si un animal énorme lacérait le ciel à grands coups de griffes.
– T’es sûre ? C’est pas des zoiseaux ?
– Non, je te l’ai déjà dit, répondit patiemment Avril. Les oiseaux, ça avait des ailes. C’était vivant. Là, ce sont des étoiles. Des bout d’étoiles. Des gros cailloux qui tombent. Ce que tu vous, ce sont les derniers moments de ces étoiles.
Avril était fatiguée, aussi elle n’eut pas le courage d’expliquer à Kid comment les débris de roche s’enflammaient en rentrant dans l’atmosphère. Comment ils se désintégraient et se transformaient en poussière et comment cette poussière retombait ensuite sur notre monde. Cette même poussière dans laquelle leurs pas laissaient des traces nettes. Cette même poussière qui poudrait leurs cheveux, sans doute en ce moment même sans qu’ils n’en sachent rien.
– C’est des zétoilfilantes, répéta Kid en hochant la tête. Des zétoilfilantes ! C’est beau hein ?
– Oui, Kid, c’est beau, approuva Avril.
Kid ne dit rien pendant un moment. Le chêne gigantesque tanguait mollement. Au-dessus, il y avait tant de rayures mordorées que la nuit ressemblait à une broderie orientale ou à une toile de ce peintre à l’oreille coupée dont Avril avait oublié le nom. Les étoiles semblaient toutes filer vers l’est. Et, curieusement, le ciel dans cette direction était beaucoup plus sombre. C’était magnifique. Vraiment magnifique, et tout aussi terrifiant.
– Dis, Avril, pourquoi elles filent, les zétoiles ? demanda Kid en tournant son regard vers la jeune fille. Elles jouent à casse-casse ?
– Non, elles ne jouent pas à cache-cache, elles filent, c’est tout. Kid se gratta le bout du nez.
– Elles ont peur, alors ?
Avril caressa la joue sale de l’enfant.
– Ne t’en fais pas, Kid, rien ne peut effrayer les étoiles.
Les yeux du gamin brillaient dans l’obscurité, pareils aux étoiles enflammées là-haut.
Kid lui sourit. Un petit sourir un peu forcé. Avril voyait bien que son explication n’était pas suffisante. Elle voyait bien ce que Kid se disait dans sa petite tête d’enfant : A quoi bon filer quand rien ne nous menace ? Si on se trouve bien quelque part, pourquoi ne pas y rester ? Kid en était persuadé : si les étoiles se ruaient à l’autre bout du ciel, c’est qu’elles étaient en danger, sans doute poursuivies par quelqu’un ou quelque chose. Avril essaya d’imaginer à quoi pourrait ressembler une telle créature. Est-ce qu’il y avait là-haut un Dieu si furieux qu’il faisait fuir jusqu’aux étoiles ? Est-ce qu’il y avait autre chose dans le ciel que l’ombre portée de l’homme, la faim d’un ogre jamais rassasié ?

Premières lignes… #187

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« J’étais endormi sur mon bateau quand la vague est arrivée, comme venue de nulle part. Une immense déferlante blanche, qui m’a emporté si loin que je n’ai plus jamais retrouvé ma ville. Et quand tout s’est apaisé, le monde tel que je le connaissais avait disparu. »
Témoignage d’un Survivant, recueilli quelques jours après le Bouleversement.

Le soleil venait de disparaître sous la mer de Brume quand Pylos fut surpris par un « Ouiiiin ! » bruyant sur sa gauche. Le marin se tourna vers le hamac, où il aimait d’ordinaire dormir, et où, pour le moment, la petite fille légèrement emmaillotée criait de toute la force de ses poumons.
Il n’eut pas le temps d’intervenir. Une jeune femme se précipita vers le bébé, le prit dans ses bras en chuchotant des mots apaisants.
L’enfant se calma. Pylos se racla la gorge avant de déclarer :
– Si elle a faim, je dois encore avoir une réserve de lait dans ma cabine…
La jeune femme le remercia d’un sourire avant de s’éloigner vers le modeste réduit que Pylos avait aménagé. Un luxe inédit pour ce type d’embarcations, dont de nombreux autres marins s’étaient moqués à l’époque.
– Et à quoi cela va te servir, hein ? Quand tu y auras remisé tes voiles, il ne te restera plus de place pour y suspendre ton hamac !
Pylos sentit son coeur se serrer à ce souvenir.
Si on lui avait dit un jour qu’il se retrouverait dans un monde sans aucune brise pour faire avancer son bateau, où les voiles ne servaient plus à rien, sinon à se tailler des vêtements… Jamais il ne l’aurait cru. Un monde où le vent aurait purement et simplement disparu. Une des nombreuses conséquences du Bouleversement.