Archives de Catégorie: Premières lignes

Premières lignes… #63

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Nouveau dimanche, nouvelle découverte ! Je continue le rendez-vous que j’ai trouvé chez Book & share, et inauguré par le blog Ma Lecturothèque 🙂 Le principe de ce post est de prendre un livre chaque semaine pour vous en citer les premières lignes.

Avant de devenir la Fille de nulle part – Celle qui vint en marchant, la Première, la Dernière et la Seule, et qui vécut mille ans -, ce n’était qu’une petite fille appelée Amy. Amy Harper Bellafonte, née dans l’Iowa.

A sa naissance, sa mère, Jeannette, avait dix-neuf ans. Jeannette lui donna le prénom de sa propre mère, Amy, morte quand elle était tout bébé, et pour deuxième prénom Harper, à cause de Harper Lee, la femme qui avait écrit Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, le livre préféré de Jeannette – à vrai dire, le seul livre qu’elle ait lu jusqu’au bout à l’école. Elle aurait pu l’appeler Scout, comme l’héroïne de l’histoire, parce qu’elle aurait voulu que sa petite fille devienne pareille en grandissant, forte et drôle et futée, tout ce qu’elle, Jeannette, n’avait jamais réussi à être. Mais Scout était un nom de garçon, et elle ne voulait pas que sa fille passe sa vie à s’expliquer là-dessus.

Le père d’Amy était un homme qui avait, un jour, poussé la porte de l’établissement où Jeannette était serveuse depuis son seizième anniversaire, un wagon transformé en restaurant que tout le monde appelait la Boîte parce que ça ressemblait vraiment à une boîte. Un carton à chaussures chromé posé un peu en retrait de la route du comté, à la limite des champs de maïs et de haricots, sans rien d’autre à des kilomètres à la ronde qu’une station de lavage automatique de voitures, du genre où on mettait des pièces dans un fente et puis on devait tout faire soi-même. L’homme – il s’appelait Bill Reynolds – vendait du matériel agricole, des moissonneuses-batteuses, des grosses machines comme ça, et c’était un beau parleur.

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Premières lignes… #62

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Il était une fois, et un jour il sera. Voici le début de chaque histoire.

Il était une fois un monde appelé Kelanna, un terrible et merveilleux monde d’eau, de bateaux et de magie. Les gens de Kelanna étaient comme vous par bien des aspects : ils marchaient, ils travaillaient, ils aimaient, et ils mouraient. Mais ils étaient différents sur un point crucial : ils ne savaient pas lire. Ils n’avaient jamais développé d’alphabet, ou de règles d’orthographe, jamais gravé leurs histoires dans la pierre. Au lieu de ça, ils se les rappelaient avec leurs voix et avec leurs corps, et les répétaient jusqu’à ce que les histoire fassent partie d’eau, et que les légendes deviennent aussi réelles que leurs langues, leurs poumons et leurs coeurs.

Certaines histoires, reprises et passées de bouche en bouche, traversaient les royaumes et les océans, tandis que d’autres s’éteignaient après seulement quelques répétitions, et n’étaient plus jamais entendues. Toutes les légendes n’étaient pas populaires. Nombre d’entre elles menaient une vie secrète au sein d’une famille ou d’une petite communauté de croyants qui les chuchotaient entre eux afin qu’elles ne soient pas oubliées.

L’un de ces contes relataient l’histoire du Livre, un mystérieux objet contenant la clé de la magie la plus puissante que Kelanna ait jamais connue. Certaines personnes disaient qu’il donnait accès à des sorts permettant de transformer le sel en or et les hommes en rats. D’autres prétendaient qu’avec de longues heures et un peu de persévérance, on pouvait apprendre à contrôler les phénomènes naturels… ou même créer une armée. Les récits différaient sur les détails, mais il y avait un point sur lequel ils se rejoignaient tous : rares étaient ceux capables d’accéder à son pouvoir.

Premières lignes… #61

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Assise dans le coin, elle essaie de respirer, laborieusement, un air qui semble s’être brusquement raréfié dans la pièce. Paraissant venir de très loin, lui parvient un faible woup-woup : elle sait que c’est de l’air qui descend et remonte dans sa gorge en une série de petits hoquets fiévreux, mais cela ne change rien, fondamentalement, à ce qu’elle ressent, à cette impression de se noyer dans un angle de la pièce avec sous les yeux les restes déchiquetés du livre de poche qu’elle lisait à l’arrivée de son mari.

Non pas qu’elle y attache beaucoup d’importance. La douleur est trop forte pour qu’elle se soucie de problèmes mineurs comme respirer, ou du fait qu’il n’y ait plus d’air, dirait-on, à respirer. La douleur l’a engloutie comme une baleine aurait englouti Jonas, le saint déserteur, d’après ce qu’on raconte. Elle pulse comme un soleil empoisonné qui brûlerait au plus profond d’elle-même, en un point de son corps d’où, jusqu’à ce soir, ne montait que la satisfaction paisible d’une victoire chèrement acquise.

Elle ne se souvient pas d’avoir jamais autant souffert, pas même lorsque, à treize ans, voulant éviter un nid-de-poule, elle était tombée de bicyclette au milieu de la rue : son crâne avait violemment heurté la chaussée et la blessure nécessité la pose de pas moins de onze points de suture. Elle se rappelle seulement une décharge aveuglante de douleur suivie d’une impression surprenante de nuit étoilée – un bref évanouissement, en réalité, mais pas ce supplice. Ce supplice atroce. La main qu’elle pose sur son ventre enregistre la présence d’une chair qui n’est plus du tout une chair ; c’est comme si on lui avait décousu l’abdomen pour remplacer le bébé par un caillou.

Oh mon Dieu, je vous en prie, pense-t-elle. Je vous en prie, faites que le bébé aille bien !

Premières lignes… #60

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Le prochain best-seller canadien 
(titre à venir)
D’Arthur Fayot

Il était une fois
Une fois, il y avait
Il y a très longtemps
Hier
Aujourd’hui
L’Amérique, c’est formidable ! Parce que
Les Etats-Unis n’ont rien à vois avec le Canada
Un garçon et sa licorne s’assirent dans l’herbe et la licorne pouvait parler et elle dit
Un crime ! Un crime horrible venait d’avoir eu lieu !

*****

Chère Mme Whitehead, 

Comme vous le savez, j’ai manqué la rentrée, mais Nicole, ma voisine de palier, m’a suggéré de vous écrire une lettre puisque je vais bientôt venir en classe. Je ne sais pas trop quoi vous raconter. Peut-être que je vais vous en dire un peu sur moi, comme ça vous aurez l’impression que j’ai commencé les cours en même temps que les autres.

Je m’appelle Arthur Aaron Fayot, mais tout le monde m’appelle Arthur. J’ai passé l’été chez mes grands-parents à Balzac. C’était un été très long. En fait, j’habite dans l’un des immeubles juste à côté du collège. J’aime tricoter et regarder des films, parfois les deux en même temps. Je suis très doué pour faire plusieurs choses à la fois. J’adore les ateliers d’écriture, alors j’espère qu’il y en a de prévus au programme et que je ne les ai pas déjà ratés. J’étais sans doute le meilleur écrivain dans mon école primaire. Que je serai grand, j’ai l’intention de devenir riche grâce à mes romans. Je suis fils unique, mais Luke, mon cousin, est un peu comme un frère jumeau pour moi. 

Mon texte le plus fort à ce jour est une histoire émouvante intitulée « Le Pays de la Chaussette ». Dans cette nouvelle, un petit garçon grimpe dans un sèche-linge en jouant à cache-cache avec ses frères aînés. Il est accidentellement rétréci et rampe à travers le tuyau de ventilation du sèche-linge jusqu’au Pays de la Chaussette. Le Pays de la Chaussette est un endroit où les chaussettes prennent vie. 

Le petit garçon s’amuse un moment mais très vite, il trouve que les chaussettes dépareillées sont ennuyeuses et il cherche à rentrer chez lui. Il réussit alors à convaincre les chaussettes de l’aider en leur promettant de leur renvoyer leur moitié par le tunnel, puis il retourne dans le sèche-linge pour rejoindre le pays des humains. D’après Mme Lewis, c’était très original et, pour elle, j’ai de grandes chances de devenir aussi célèbre que J.K. Rowling.

Premières lignes… #58

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Les gens de mon âge se souviennent tous de l’endroit où ils se trouvaient et de ce qu’ils étaient en train de faire lorsqu’ils ont entendu parler du concours pour la première fois. Moi, j’étais dans ma planque et je regardais des dessins animés lorsque le bulletin d’informations était tombé, interrompant mon flux : James Halliday était mort pendant la nuit.

Je savais qui était Halliday. Comme tout le monde. C’était lui qui avait conçu l’OASIS, l’énorme plateforme multijoueur en réseau à l’origine du système de réalité virtuelle mondial dont la plus grande partie de l’humanité se servait désormais au quotidien.

Je n’ai pas tout de suite compris pourquoi les médias accordaient tant d’importance à la mort du milliardaire. Après tout, les Terriens avaient bien d’autres soucis : la crise énergétique qui n’en finissait pas, le désastre du changement climatique, la famine, partout la pauvreté et la maladie, et puis une bonne demi-douzaine de guerres en cours. Comme on dit, « chiens et chats ne font pas bon ménage… », et c’était l’hystérie générale. D’habitude, les infos n’interrompaient pas les sitcoms et autres séries interactives à moins que quelque chose de vraiment grave soit arrivé, comme une nouvelle épidémie virale mortelle, ou la disparition d’une grande ville sous un champignon atomique. Des trucs énormes dans ce goût-là. Halliday était certes célèbre, mais sa mort ne méritait pas plus qu’un court reportage au journal du soir pour que la plèbe puisse secouer la tête avec envie au moment où les journalistes annonceraient le montant obscène qu’allaient toucher les héritiers du riche défunt.

Mais c’était justement là que ça coinçait. James Halliday n’avait aucun héritier. Il était mort à soixante-sept ans, toujours célibataire, sans aucun parent encore en vie et, d’après la plupart des témoignages, sans amis. Il avait choisi de passer les quinze dernières années de sa vie coupé du monde et, si l’on en croit la rumeur, ça l’avait rendu complètement marteau.

C’est pourquoi en cette matinée de janvier, la vraie nouvelle qui décoiffait, celle que tout le monde attendait de Tokyo à Toronto en chiant dans son froc, c’était le contenu des dernières volontés de Halliday, et ce qui allait advenir de son immense fortune.

Premières lignes… #57

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Son visage s’éclairait parfois d’un sourire d’enfant. Cela ne durait jamais très longtemps. C’était fugace. Elle avait attiré mon attention, dans ce café rue Linné non loin des Arènes de Lutèce et du square Capitan, parce qu’elle prenait comme moi des notes au jour le jour dans un carnet. Le sien était en fait un cahier d’écolier, de couleur bleu nuit. Au début, il m’avait fallu un certain temps avant de m’apercevoir qu’elle écrivait à peu près au rythme de ses sourires fugaces.

Il me semblait que son visage effectuait des allers et retours entre l’enfance et l’âge adulte. Elle portait toujours une pelisse beige, à capuche bordée de fourrure, dont la vue, même si nous n’étions qu’à la fin d’octobre, m’inspirait chaque fois des idées d’hiver où certains sentiments de grand froid se mêlaient à des images de neige. Nous étions toujours assis le long des baies vitrées, mais alors que moi je choisissais plutôt une table près de l’entrée, elle avait l’habitude de s’installer à droite dans l’angle, sur la banquette bordeaux. Je venais d’avoir vingt-sept ans, en cette année 1997, et elle, dans sa pelisse, devait avoir mon âge. Le café s’appelait L’Epsilon et l’on y côtoyait surtout des étudiants, à cause de la proximité de la faculté de Jussieu.

C’était l’un des cafés du Quartier latin qui fermaient tard, en semaine vers minuit et le week-end un peu plus tôt. Pour m’y rendre, de mon appartement rue Linné, je n’avais qu’à traverser la rue. En tout cas, il restait ouvert assez longtemps pour qu’à n’importe quel jour on puisse, au milieu d’une petite foule, conclure la soirée en rêvant. À quoi au juste, en dehors de mon travail, de ma passion d’archéologue, rêvais-je en 1997 ? À des choses aussi infinies et disparates, belles mais imprévisibles que la vie même. Avant le tournant du bimillénaire, je faisais partie de ces survivants du vingtième siècle qui ne ces­saient de croire qu’il est possible de cheminer vers le vrai. Ou était-ce que j’espérais secrète­ment que le cycle des saisons se consomme dans l’hiver, une fois pour toutes, dans un paysage de neige parfaite ?

J’avais peur en même temps de perdre cette rassurante épaisseur de vie héritée de l’enfance, cette confiance compacte, faite d’innombrables strates d’images et d’espoirs. Le mot « enfance » m’accompagnait. Un mot qui me servait bien souvent de refuge et sur lequel jusqu’à mes rêves s’appuyaient. Elle, là-bas à sa table, quels étaient ses rêves à elle ? Peut-être consignait-elle ses espoirs dans son cahier d’écolier. Un soir, j’avais pu remarquer qu’elle était plus svelte que je ne l’avais pensé, car pour la première fois elle avait enlevé sa pelisse et l’avait posée sur le dossier de la chaise en face d’elle. Puis, son stylo plume de nouveau entre les doigts, elle ne notait pourtant rien. Aucun début de sourire. Comme si son visage faisait silence devant le passé. L’air de quelqu’un qui n’est plus que mémoire. Elle devait éprouver quelque chagrin, même ses moufles de laine sur le coin de la table en témoig­naient étrangement. Je présumais que ce café, qui pour moi était une sorte de vestibule du vrai, était pour elle le dernier « lieu » après l’enfance. Ce même soir, à l’approche de la fermeture, quand il n’y avait plus de clients à part nous, elle m’avait surpris, demandant : « Vous aussi, vous l’attendez ? » – « Pardon ? Attendre qui ? » Elle avait alors tourné le visage vers la baie vitrée où, à cette heure tardive, ses traits se dédoublaient par un effet de miroir. « La neige… », avait-elle fini par murmurer.

Premières lignes… #56

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MORT ET CHOCOLAT
D’abord les couleurs.
Ensuite les humains.
C’est comme ça que je vois les choses, d’habitude.
Ou que j’essaie, du moins.

UN DÉTAIL
Vous allez mourir.
En toute bonne foi, j’essaie d’aborder ce sujet avec entrain, même si la plupart des gens ont du mal à me croire, malgré mes protestations. Faites-moi confiance. Je peux vraiment être enjouée. Je peux être aimable. Affable. Agréable. Et nous n’en sommes qu’aux «A». Mais ne me demandez pas d’être gentille. La gentillesse n’a rien à voir avec moi.

RÉACTION AU DÉTAIL CI-DESSUS
Ça vous inquiète?
Surtout, n’ayez pas peur.
Je suis quelqu’un de correct.
Une présentation s’impose.
Un début.
J’allais manquer à tous mes devoirs.
Je pourrais me présenter dans les règles, mais ce n’est pas vraiment nécessaire. Vous ferez bien assez tôt ma connaissance, en fonction d’un certain nombre de paramètres. Disons simplement qu’à un moment donné, je me pencherai sur vous, avec bienveillance. Votre âme reposera entre mes bras. Une couleur sera perchée sur mon épaule. Je vous emporterai avec douceur.
À cet instant, vous serez étendu (je trouve rarement les gens debout). Vous serez pris dans la masse de votre propre corps. Peut-être vous découvrira-t-on ; un cri déchirera l’air. Ensuite, je n’entendrai plus que mon propre souffle et le bruit de l’odeur, celui de mes pas.
L’essentiel, c’est la couleur dont seront les choses lorsque je viendrai vous chercher. Que dira le ciel?
Personnellement, j’aime quand le ciel est couleur chocolat. Chocolat noir, très noir. Il paraît que ça me va bien. J’essaie quand même d’apprécier chaque couleur que je vois — la totalité du spectre. Un milliard de saveurs, toutes différentes, et un ciel à déguster lentement. Ça atténue le stress. Ça m’aide à me détendre.