Archives de Catégorie: Premières lignes

Premières lignes… #49

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Nouveau dimanche, nouvelle découverte ! Je continue le rendez-vous que j’ai trouvé chez Book & share, et inauguré par le blog Ma Lecturothèque 🙂 Le principe de ce post est de prendre un livre chaque semaine pour vous en citer les premières lignes.

Derrière le hameau indien, sur un rivage délaissé, je découvris une piste d’empreintes encore fraîches. Passé le varech en décomposition, les noix de coco de mer et les bambous, ces traces me conduisirent à leur auteur, un Blanc, pantalon et queue-de-pie retroussés, chapka démesurée et barbe bien taillée, tant affairé à creuser et fouiller le sable cendreux à la petite cuillère qu’il remarqua ma présence seulement lorsque, arrivé à vingt pas de lui, je l’eus hélé. Ainsi fis-je la connaissance du Dr Henry Goose, chirurgien de l’aristocratie londonienne. Sa nationalité ne me surprit guère. S’il est un nid d’aigle à l’abandon ou un îlot lointain exempt d’Anglais, il ne figure sur aucune carte qu’il m’ait été permis de consulter.

Le docteur avait-il égaré quelque chose sur ce sinistre rivage? Pouvais-je lui offrir mon aide? Le Dr Goose hocha la tête, dénoua son mouchoir et m’en présenta fièrement le contenu. « Les dents, monsieur, sont le Graal émaillé de ma quête. Autrefois cette grève d’Arcadie accueillait des festins cannibales, ripailles durant lesquelles les forts se gorgeaient des faibles. Les dents, ils les recrachaient, comme vous et moi nous débarrasserions de noyaux de cerises. Mais sachez, monsieur, que ces molaires seront changées en or, et comment ? Il est un artisan à Piccadilly qui confectionne des dentiers destinés à la noblesse et qui rachète ces bruxomanes humaines à bon prix. Savez-vous ce qu’en vaut un quart de livre, monsieur ?»

Non, avouai-je.

« Souffrez que je n’éclaire point votre lanterne, monsieur, car il s’agit là d’un secret professionnel! » Il se tapota le nez. « Monsieur Ewing, connaissez-vous la marquise Grace de Mayfair? Non? Dieu vous préserve de ce cadavre en jupons. Cinq années se sont écoulées depuis le jour où cette harpie a souillé mon nom d’imputations me valant le bannissement de la bonne société. » Le Dr Goose scrutait l’horizon marin. « Mes pérégrinations ont débuté en ces sombres heures.»

Je compatis tout haut à son désarroi.

« Merci, monsieur, vraiment, mais ces morceaux d’ivoire » – il secoua son mouchoir – « seront mes rédempteurs. Permettez-moi de m’expliquer. La marquise porte quelque dentier façonné par le docteur susdit. Lors des prochaines festivités de Noël, tandis que cette guenon parfumée se pavanera aux réceptions de ses ambassadeurs, moi, le Dr Henry Goose, je me lèverai et annoncerai à tout un chacun que notre hôtesse mastique grâce à des dents de cannibale ! Sir Hubert, bien entendu, relèvera l’affront : “Fournissez vos preuves, grognera le vieil ours, ou bien j’exige d’obtenir réparation !” Je répondrai alors: “Des preuves, sir Hubert ? Apprenez que j’ai moi-même rapporté des crachoirs du Pacifique Sud les dents de votre mère ! Tenez, monsieur, en voici quelques cousines!” Et je jetterai ces mêmes dents dans la soupière en écaille de tortue : voici, monsieur, comment moi, j’obtiendrai réparation. Les gazetiers à la langue bien pendue ne manqueront pas d’échauder la glaciale marquise et, dès l’année suivante, elle s’estimera heureuse si on l’invite à un bal pour indigents! »

En hâte, je pris congé de Henry Goose. Un pensionnaire du Bedlam, sans doute.

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Premières lignes… #48

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Marley était mort, pour commencer. Là-dessus, pas l’ombre d’un doute. Le registre mortuaire était signé par le ministre, le clerc, l’entrepreneur des pompes funèbres et celui qui avait mené le deuil. Scrooge l’avait signé, et le nom de Scrooge était bon à la bourse, quel que fût le papier sur lequel il lui plût d’apposer sa signature.

Le vieux Marley était aussi mort qu’un clou de porte.

Attention ! je ne veux pas dire que je sache par moi-même ce qu’il y a de particulièrement mort dans un clou de porte. J’aurais pu, quant à moi, me sentir porté plutôt à regarder un clou de cercueil comme le morceau de fer le plus mort qui soit dans le commerce ; mais la sagesse de nos ancêtres éclate dans les similitudes, et mes mains profanes n’iront pas toucher à l’arche sainte ; autrement le pays est perdu. Vous me permettrez donc de répéter avec énergie que Marley était aussi mort qu’un clou de porte.

Scrooge savait-il qu’il fût mort ? Sans contredit. Comment aurait-il pu en être autrement ? Scrooge et lui étaient associés depuis je ne sais combien d’années. Scrooge était son seul exécuteur testamentaire, le seul administrateur de son bien, son seul légataire universel, son unique ami, le seul qui eût suivi son convoi. Quoiqu’à dire vrai, il ne fût pas si terriblement bouleversé par ce triste événement, qu’il ne se montrât un habile homme d’affaires le jour même des funérailles et qu’il ne l’eût solennisé par un marché des plus avantageux.

La mention des funérailles de Marley me ramène à mon point de départ. Il n’y a pas de doute que Marley était mort : ceci doit être parfaitement compris, autrement l’histoire que je vais raconter ne pourrait rien avoir de merveilleux. Si nous n’étions bien convaincus que le père d’Hamlet est mort, avant que la pièce commence, il n’y aurait rien de plus remarquable à le voir rôder la nuit, par un vent d’est, sur les remparts de sa ville, qu’à voir tout autre monsieur d’un âge mûr se promener mal à propos au milieu des ténèbres, dans un lieu rafraîchi par la brise, comme serait, par exemple, le cimetière de SaintPaul, simplement pour frapper d’étonnement l’esprit faible de son fils.

Scrooge n’effaça jamais le nom du vieux Marley. Il était encore inscrit, plusieurs années après, au-dessus de la porte du magasin : Scrooge et Marley. La maison de commerce était connue sous la raison Scrooge et Marley. Quelquefois des gens peu au courant des affaires l’appelaient Scrooge-Scrooge, quelquefois Marley tout court ; mais il répondait également à l’un et à l’autre nom ; pour lui c’était tout un.

Oh ! il tenait bien le poing fermé sur la meule, le bonhomme Scrooge ! Le vieux pécheur était un avare qui savait saisir fortement, arracher, tordre, pressurer, gratter, ne point lâcher surtout ! Dur et tranchant comme une pierre à fusil dont jamais l’acier n’a fait jaillir une étincelle généreuse, secret, renfermé en lui-même et solitaire comme une huître. Le froid qui était au dedans de lui gelait son vieux visage, pinçait son nez pointu, ridait sa joue, rendait sa démarche roide et ses yeux rouges, bleuissait ses lèvres minces et se manifestait au dehors par le son aigre de sa voix. Une gelée blanche recouvrait constamment sa tête, ses sourcils et son menton fin et nerveux. Il portait toujours et partout avec lui sa température au-dessous de zéro ; il glaçait son bureau aux jours caniculaires et ne le dégelait pas d’un degré à Noël.

Premières lignes… #47

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Au XVIIIe siècle vécut en France un homme qui compta parmi les personnages les plus géniaux et les plus abominables de cette époque qui pourtant ne manqua pas de génies abominables. C’est son histoire qu’il s’agit de raconter ici Il s’appelait Jean-Baptiste Grenouille et si son nom, à la différence de ceux d’autre scélérats de génie comme par exemple Sade, Saint-Just, Fouché, Bonaparte, etc., est aujourd’hui tombé dans l’oubli, ce n’est assurément pas que Grenouille fût moins bouffi d’orgueil, moins ennemi de l’humanité, moins immoral, en un mot moins impie que ces malfaisants plus illustres, mais c’est que son génie et son unique ambition se bornèrent à un domaine qui ne laisse point de traces dans l’histoire: au royaume évanescent des odeurs.

A l’époque dont nous parlons, il régnait dans les ville une puanteur à peine imaginable pour les modernes que nous sommes. Les rues puaient le fumier, les arrière-cours puaient l’urine, les cages d’escaliers puaient le bois moisi et la crotte de rat, les cuisines le chou pourri et la graisse de mouton; les pièces d’habitation mal aérées puaient la poussière renfermée, les chambres à coucher puaient les draps graisseux, les courtepointes moites et le remugle âcre des pots de chambre. Les cheminées crachaient une puanteur de soufre, les tanneries le puanteur de leurs bains corrosifs, et les abattoirs la puanteur du sang caillé. Les gens puaient la sueur et les vêtements non lavés; leurs bouches puaient les dents gâtées, leurs estomacs puaient le jus d’oignons, et leurs corps, dès qu’ils n’étaient plus tout jeunes, puaient le vieux fromage et le lait aigre et les tumeurs éruptives. Les rivières puaient , les places puaient les églises puaient, cela puait sous les ponts et dans les palais. Le paysan puait comme le prêtre, le compagnon tout comme l’épouse de son maître artisan, la noblesse puait du haut jusqu’en bas, et le roi lui-même puait, il puait comme un fauve, et la reine comme une vielle chèvre, été comme hiver. Car en ce XVIIIe siècle, l’activité délétère des bactéries ne rencontrait aucune limite, aussi n’y avait-il aucune activité humaine, qu’elle fût constructive ou destructive, aucune manifestation de la vie en germe ou bien à son déclin, qui ne fût accompagné de puanteur.

Et c’est naturellement à Paris que la puanteur était la plus grande, car Paris était la plus grande ville de France.

Premières lignes… #46

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A Rabenheim vit un adolescent du nom de Ludwig Poe. Il habite avec sa mère un appartement loué au deuxième palier d’un manoir délabré. Personne ne loge au premier. Quant au rez-de-chaussée, il est occupé par madame Schaeffer, la propriétaire. Ludwig l’aperçoit parfois à sa fenêtre, affairée à l’espionner, réduite à une silhouette ratatinée entre deux rideaux pisseux. Lorsqu’il court dans les escaliers, il l’entend jurer. La veuve Schaeffer est pire qu’une teigne. Elle agit comme un repoussoir sur les autres locataires. Dommage, ils ne savent pas ce qu’ils perdent. Car le manoir, lui, mérite le coup d’oeil.

Cette demeure majestueuse ressemble à une pièce montée qui s’empilerait étage par étage. Sa façade en pierres de taille accueille des fenêtres de style Art nouveau, pareilles à de petits yeux. Sous sa toiture pentue, des colonnes gothiques encadrent des vitraux voilés de poussière. Il s’agit d’une pagaille architecturale sur laquelle même les pigeons hésitent à nicher. Une horreur de bicoque perdue au milieu de nulle part, cernée par les hauts arbres d’une forêt noire. Ludwig a reçu l’interdiction formelle de s’y aventurer, hormis pour emprunter à vélo le sentier boueux qui descend au collège.

La froidure d’une nuit d’automne tombe sur Rabenheim. Par la fenêtre de sa chambre mansardée, une lune gibbeuse éclaire le travail de Ludwig. Assis à son bureau, l’ado dessine. Il griffonne ainsi des heures durant, avec passion.

Comme tant de fils uniques s’ennuyant dans leur patelin, le jeune Poe s’est inventé un jeu de son cru, un divertissement très particulier. Un garçon « normal » jouerait au ballon, ou végèterait devant la télévision. A maints égards toutefois, Ludwig n’a rien d’un gaillard ordinaire : depuis sa tendre enfance, il s’amuse à espionner les morts.

Premières lignes… #45

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Loin, très loin, surplombant le vide comme la proue d’un grand bateau de pierre, se dresse la Falaise. Tout au bout, une cascade plonge sans fin par-dessus la corniche rocheuse qui la borde.
Le fleuve, à cet endroit large et précipité, déverse en rugissant ses eaux torrentielles dans les tourbillons brumeux du vide. Il semble difficile de croire que ce fleuve – comme tout ce qui est grand, sonore et gonflé d’importance – puisse jamais avoir été différent. Pourtant, l’Orée a des origines on ne peut plus modestes.
Elle prend sa source très loin, à l’intérieur des terres, au plus profond des Grands Bois sombres et impénétrables. Ce n’est là-bas qu’une petite fontaine bouillonnante qui s’écoule en un mince filet d’eau dans un lit de sable caillouteux, à peine plus large qu’une corde. Mais c’est par mille qu’au plus sombre des Grands Bois, ce filet est multiplié.
Lieu de ténèbres et de profond mystère, les Grands Bois offrent un asile rude et périlleux à ceux qui se prétendent leurs habitants. Et ils sont nombreux. Trolls des Bois, égorgeurs, gobelins de brassin, harpies, troglos : tribus innombrables et populations étranges cherchent à survivre dans la lumière tamisée du soleil et de la lune, sous la voute élevée de la végétation.
La vie y est difficile et semée de dangers – créatures monstrueuses, arbres carnivores, hordes de bêtes féroces tant grandes que petites… Mais on y trouve son compte, car il y pousse des arbres aux fruits succulents et d’autres au bois d’une incroyable légèreté. Pirates du ciel et marchands de la Ligue s’en disputent le commerce et se mènent une guerre sans merci par-dessus l’océan émeraude de la forêt infinie.
Là où descendent les nuages, s’étend la Lande, une terre désolée de cauchemars, esprits et brouillards tournoyants. Ceux qui se perdent dans la Lande ont le choix entre deux destinées. Les plus chanceux trouveront la mort sans rien voir, en tombant dans le ravin. Les autres se perdront dans la forêt du Clair-Obscur.
Nimbée dans une pénombre dorée, l’enchanteresse forêt du Clair-Obscur présente un charme traître. Une atmosphère enivrante y trouble l’esprit au point que ceux qui la respirent trop longtemps oublient pourquoi ils sont venus – comme ces chevaliers errants qui poursuivent des quêtes depuis longtemps oubliées et qui renonceraient volontiers à la vie… si seulement la vie voulait bien renoncer à eux.