L’Homme qui chantait et dansait

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Bien le bonjour bande de gens, j’espère que vous allez bien ! On se retrouve pour une nouvelle traduction de creepypasta, j’espère qu’elle vous plaira 🙂 Comme toujours, je l’ai découverte sur la chaîne Youtube de Madame Macabre, que je vous recommande absolument si vous comprenez un peu l’anglais ^^ Il s’agit d’une histoire écrite par Dylan Charles en 2020, disponible sur le site creepypasta.com ; je vous encourage aussi à visiter le site personnel de l’auteur, ses livres publiés sont disponibles sur Amazon !

Il ne reste plus beaucoup de monde pour se souvenir de l’Homme qui chante et danse.
Le temps a rattrapé ceux qui ont survécu à cette longue nuit, et je suis sûr qu’ils ont accueilli la mort de bon gré. La vie devient étrange après une nuit pareille.
Ceux qui sont encore en vie – Bill Parker, Sarah Carter et Sam Tannen – n’en parlent pas. Sam a eu de la chance. Son cerveau a commencé à se transformer en porridge il y a quelques années et maintenant il a des problèmes rien que pour comprendre comment enfiler son pantalon.
Il a été soulagé en avance de ses souvenirs. Il ne se réveille pas nuit après nuit ; la musique toujours en train de jouer dans ses oreilles, les larmes en train de sécher sur ses joues.

L’Homme qui chante et danse est venu à Belle Carne sans faire de bruits, à l’automne 1956. Je venais de quitter le lycée et je travaillais comme employé au Handy’s Hardware. J’étais là l’après-midi où Sarah Carter a presque défoncé la porte, faisant valser la clochette.
« Georges, il faut que tu voies ce qui a été installé dans le kiosque ! Il y a cette tente énorme et ce type qui se tient devant en criant comme un amuseur de carnaval ! »
Sarah était essoufflée et venait visiblement de courir depuis le parc en passant par Main Street.
Ses cheveux étaient ébouriffés dans tous les sens, une mèche collée sur le bout de son nez. Elle souffla dessus pour la dégager, attendant ma réaction.
Avec Sarah, j’avais toujours un train de retard. Cette fille avait de l’énergie à revendre à l’époque, et en quantité illimitée.
J’arrêtai de ranger les étagères et dis : « Il n’y avait rien quand je suis passé ce matin. Quand est-ce que ça a été installé ? »
Elle haussa les épaules dans un mouvement rapide.
« Aucune idée, mais c’est là, et il faut que tu voies ce gars. Il est mis sur son 31 de la tête aux pieds, et pour donner de la voix, il donne de la voix ! »
J’y réfléchis et regardai l’horloge. Il était presque cinq heure, j’allai bientôt quitter le travail de toute façon.
« Très bien, allons voir ça. »

Sarah sourit d’une oreille à l’autre et disparut. Je n’avais aucun doute sur le fait qu’elle était allée tout raconter aux autres membres de la bande, ceux qui étaient toujours en ville du moins. La plupart d’entre nous s’étaient éparpillés aux quatre coins après la remise de diplôme. Seule une poignée était restée ici et était prête à voir le spectacle.
Je marchai jusqu’au kiosque sans attendre les autres. A tous les coups, Sarah nous y attendait déjà. Je retrouvai Bill devant l’épicerie où il travaillait.
« George, mais de quoi est-ce qu’elle parle Sarah ? Elle s’est ruée dedans puis dehors avant que je puisse lui demander quoi que ce soit. »
Bill était un type imposant, le plus grand (et le plus lourd) de notre classe ; j’ai failli avoir un fou rire la première fois que je l’ai vu avec sa petite casquette d’employé en papier « McClearly fait son soda ». Bill n’aime pas vraiment qu’on se moque de lui cependant, et une fois mon oeil au beurre noir guéri, j’ai fait en sorte de ne plus jamais me moquer de lui.
C’est un chic type en dehors de son mauvais caractère. Il était le meilleur joueur de l’équipe scolaire de basket, mais aussi le seul à s’être fait viré en pleine partie. Il avait envoyé planer un autre joueur sur la moitié du terrain, un joueur de son équipe. Bill avait dit que le type lui avait mis un coup de coude dans le ventre. C’était forcément un accident : personne n’aurait fait ça volontairement.

Nous avons tous les deux marcher le long de la rue, Bill fumant une cigarette. Une habitude qui le rattrapa lorsqu’ils durent enlever son poumon droit. A la fin de Main Street, nous avons traversé Buchanan et sommes entrés dans le parc. Normalement, à ce stade, nous aurions dû voir le kiosque, perché sur une colline près du centre du parc. Pendant l’été, on y jouait des concerts : des représentations de la fanfare de l’école, un choeur d’église chantant quelques hymnes, ce genre de choses. Un jour, un couple de gamins du lycée avait monté un groupe de rockabilly plutôt sympa, mais un membre du comité du parc a fait passer un décret pour bannir le rock’n’roll du parc. Les petites villes, vous voyez le genre ?
Mais maintenant, il y avait cette immense tente d’un jaune fané bloquant le kioque, un peu comme une tente de cirque ou celle que les charlatans qui sentent les esprits aiment à utiliser, dans les moments où il aiment aussi sentir votre porte-feuilles.
Il y avait déjà une foule assez importante autour de la tente et alors que Bill et moi nous approchions, nous pouvions entendre le type dont Sarah nous avait parlé. En effet, on aurait dit un amuseur de carnaval. Bill et moi avons accéléré le pas. Nous forçâmes notre chemin à travers la foule, jusqu’à la tente et l’endroit où nous pension que l’homme se trouvait.
« Allez tout le monde, c’est pour bientôt, pour très bientôt, nous allons passer une nuit de folie ce soir. Oui Messieurs-Dames, une sacrée nuit de folie ! Nous chanterons, nous danserons, je vous le promets, car l’Homme qui chante et danse tient toujours ses promesses ! »
Nous ne pouvions toujours pas le voir, il y avait encore trop de gens qui bloquaient le passage. On aurait dit que toute la ville s’était déplacée pour voir l’Homme qui chante et danse. Bill tira sur ma manche et pointa quelque chose du doigt. Je suivi la direction et restai sans voix. C’était le Révérend Harper, le prêtre baptiste. J’ai vécu une longue vie, mais je n’ai jamais vu un homme capable de cogner une Bible aussi fort que lui.
Harper prêchait contre les maux des péchés – péché de boisson, péché de fumer des joints, péché de fumer du tabac, péché de mensonge, et, en particulier, péché de danser. Et pourtant il était là, faisant la queue pour entrer dans la tente lui aussi, car il n’était clairement pas en train de prêcher. Nous lui avons fait un salut de loin, Bill agitant la main qui tenait sa cigarette, et le vieux baptiste de devenir aussi rouge que la Mer Rouge et de continuer son chemin. Bill et moi avons échangé un sourire et continué de marcher vers l’Homme qui chante et danse.

Enfin, nous avons dépassé la foule, et il était là. Il se tenait sur une vieille caisse plein d’échardes qui semblait prêtre à s’effondrer sous son poids. Sur l’herbe à côté de lui se trouvait un étui à violon noir avec un liseré en or sur les bords. Il avait l’air vieux, encore plus que la caisse, encore plus que la ville. On aurait dit une antiquité.
L’homme était tout en angles, genoux, coudes et épaules. Il était grand, dégingandé, son corps bougeant et tressautant au rythme de ses mots. Il portait une veste à rayures rouges et blanches, comme s’il appartenait à un groupe de barbershop. Un chapeau de paille tenait en équilibre sur sa tête, constamment repoussé en avant ou en arrière par ses longs doigts. Des doigts longs et fins, six à chaque main. Je sursautai en le voyant. J’avais lu que certaines personnes étaient nées avec six doigts, mais le lire et le voir étaient deux choses différentes.
Ses yeux brillaient d’un éclat bleu, et ses dents étincelaient presque, il n’arrêtait jamais de parler. Ni pour respirer, ni pour répondre aux questions, rien. Il parlait sur le même ton comme si son âme en dépendait.
« Bien, bien, bien, nous y sommes presque, nous y sommes presque, oui nous y sommes. Etes-vous prêts à danser ? Etes-vous prêts à chanter ? Car je suis prêt à jouer de mon violon, oui je le suis, oui je le suis. J’ai un violon à mes pieds et je suis prêt à jouer ! Prêt à faire résonner ses cordes, pouvez-vous le croire ? »
Il frappait des mains et c’était le plus proche d’une pause qu’il pouvait faire.

Sarah et Sam nous retrouvèrent dans la foule. Sarah me donna un coup de coude et dit : « Qu’est-ce que je vous disais ? On dirait qu’il bosse dans un carnaval et qu’il essaye de nous faire voir la femme à barbe ou quelque chose dans le style. »
Sam hocha la tête pour nous saluer, faisant glisser ses lunettes sur son nez et leur donnant une légère tape pour les redresser. Il était aussi grand que Bill, mais n’avait pas son physique d’armoire à glace. C’était l’intello de la bande. Il fallait avoir quelqu’un comme lui sous le coude pour vous dire comment faire les choses, comme démonter la voiture du principal et la remonter dans le gymnase. Non pas que nous l’ayons fait.
« Qu’est-ce qu’il vend ? » demanda Sam ?
« Un dance j’imagine », dis-je.
« Ca coûte combien ? »
L’Homme qui chante et danse a dû l’entendre car il dit :
« Ca coûte combien, je vous entends demander ? Voyons, ça ne coûte pas le moindre dollar, pas le moindre cent, pas la moindre pièce. Braves gens, ça ne vous coûtera rien, entrez seulement et dansez sur la musique toute la nuit. »
Nous nous sommes regardés. C’était une bonne occasion. De la musique gratuite et de l’espace pour danser ? Il n’y avait pas grand chose à faire en ville en ce temps-là, ni même aujourd’hui. C’était presque trop beau pour être vrai.

L’Homme qui chante et danse s’arrêta soudain, un petit miracle à lui tout seul. Il plongea la main dans sa poche, sortit une montre dorée, regarda l’heure et eut un rictus montrant toutes ses dents. Il rempocha la montre et dit : « Braves gens, il est temps de danser alors entrez. Entrez donc tous, car la danse va commencer. »
Et là-dessus, il sauta de sa caisse et l’attrapa avec son violon avant de s’engouffrer à travers les pans de la tente.

Sarah, Bill, Sam et moi nous sommes presque fait bousculer par le mouvement de la foule, mais nous fumes les premiers à entrer. Nous nous arrétâmes en ouvrant les pans de la tente, mais nous fûmes vite attirés à l’intérieur.
C’était immense à l’intérieur. Il y avait un sol en bois massif sous nos pieds qui ressemblait à du chêne, un chêne très sombre poli jusqu’à avoir l’éclat du miroir. Il y avait des bougies dans des chandeliers tout autour des piquets de la tente, et quand je regardai en haut, je ne pus voir le plafond noyé dans les ténèbres. C’était comme observer le ciel d’une nuit sans étoiles, où la lune n’osait pas montrer son visage.
La foule continua à nous pousser à l’intérieur, de plus en plus de gens entraient. Et il n’y avait pas que des jeunes. Nous vîmes Mme Crenshaw, notre prof d’anglais à l’école qui allait sur la cinquantaine ; M. Hopkins, le principal ; le bon vieux Révérend Harper, toujours embarrassé, comme s’il n’avait pas pu s’en empêcher. Il y avait vraiment toute la fichue ville. Bon sang, même le maire était là avec sa femme, en train de discuter avec le chef de la police.

Bientôt, tout le monde fut à l’intérieur et les murmures des discussions étaient presque assourdissants. Il commençait à faire chaud et je me sentais devenir raide et claustrophobe. Nous cherchions tous l’Homme qui chante et danse, pour voir où il était parti. Personne ne leva les yeux, aussi personne ne le vit jusqu’à ce qu’il gratte les cordes de son violon.
Il était là, sur le pilier central de la tente, assis sur une petite plateforme en bois, environ six mètres au-dessus du sol. Dieu sait comment il était arrivé là, il n’y avait aucune échelle. Ses pieds pendouillaient au-dessus du bord, il tenait son violon dans une main et l’archet dans l’autre. Tous deux semblaient faits du même bois que le sol et brillaient à la lumière des bougies comme s’ils étaient vivants. Je doutai presque que l’Homme qui chante et danse eût besoin de toucher les cordes.
Nous l’avons tous regardé. Il sourit et sauta sur ses pieds alors que la foule retenait son souffle, craignant qu’il ne tombe parmi eux.
Et alors il commença à jouer.

Il fit chanter les cordes. Je n’avais jamais entendu quelqu’un jouer comme ça ou même après, et je remercie Dieu pour ça. On aurait dit que l’air tout autour craquait et brillait. Les réserves disparaissaient et l’esprit s’agitait. Vous sentiez l’urgence de bouger jusque dans vos os, ancrée dans la moelle. J’attrapai les mains de Sarah, nous commençâmes à danser sur le sol ; tout le monde suivit le mouvement avec ou sans partenaire. Certains dansaient le foxtrot, d’autres la valse, d’autres encore le twist. Nous avons dansé, bougé, secoué, dansé le jive et le rock’n’roll.
Je passai devant le Révérend Harper bougeant ses pieds sur une danse maladroite avec Eloïse Grendel, une vieille grenouille de bénitier catholique. Je vis la femme du maire valsant avec Dan Adams, un de nos pompiers.
Je tournoyais avec Sarah sur le parquet, sautant et virevoltant avec les gens autour de nous. Il faisait de plus en plus chaud, je sentis rapidement la sueur des corps bougeant contre d’autres corps. J’étais étourdi mais nous continuâmes à danser ensemble, danser sans nous arrêter. Il me fallut un moment pour m’apercevoir que l’Homme qui chante et danse était également en train de chanter, mais dans une langue inconnue.
Il nous observait depuis sa plateforme, jouant encore et encore de son violon. Son archet se levait et s’abaissait, d’avant en arrière et d’un bout à l’autre des cordes. Il jouait comme il parlait. Ni temps morts ni pauses, juste un déluge maniaque d’airs pendant que sa langue articulait des mots qui n’étaient pas de ce monde.

Je secouai ma tête en dansant avec Sarah et m’aperçus que mes jambes fatiguaient. Mes pieds me faisaient mal et mes lombaires commençaient à se crisper. Je vérifiai ma montre et vis que nous dansions depuis une bonne heure. Je secouai ma tête à nouveau, essayant de chasser cette impression de transe qui obscurcissait mon jugement.
« Sarah », dis-je en éclaircissant ma gorge. J’émis seulement un murmure. Ma langue semblait lourde et bizarre. « Sarah ». Plus fort cette fois, mais elle ne répondit toujours pas et nous continuâmes à danser. Je la secouai, mais elle ne répondit pas. Je continuai à la secouer jusqu’à comprendre que je le faisais en rythme avec la musique.
Alors j’essayai d’arrêter, mais je ne pouvais pas. Je ne pouvais pas m’arrêter.
Dans le brouillard, je commençais à prendre peur. Je voyais les visages des autres gens maintenant. Je voyais leur terreur. La figure du Révérend Harper était devenue encore plus rouge. La sueur coulait sur son visage, mais il continuait à bouger, faisant virevolter Miss Grendel alors que sa tête pendouillait mollement. Elle s’était évanouie mais ses pieds continuaient de bouger. Nous nous approchâmes de Bill qui dansait avec Susie Watkins, dont je vis les yeux effrayés parcourir la salle, mais Bill remuait sa tête en rythme avec la musique, ses yeux vitreux fixant le vide.
L’Homme qui chante et danse riait depuis son perchoir et continuait à jouer, tapant des pieds. Ses yeux brillaient dans l’atmosphère sombre et humide. Ils brillaient de plus en plus, d’une lumière qui se reflétait sur l’archet à chaque mouvement.

J’entendis un cri et tournai la tête pour voir une femme tomber au sol en tenant sa jambe. Elle avait une crampe. Je l’enviais. Elle était obligée de s’arrêter. Elle devait se reposer. Mes propres jambes semblaient faites de bois mort, la douleur dans mon dos avait empiré.
Mais alors son partenaire piétina sa cheville et j’entendis le craquement à travers la pièce. Il dansait toujours ; ses yeux vides et dans le vague alors qu’il bougeait. Elle cria encore et essaya de ramper, mais au lieu de cela elle se releva. Elle recommença à danser, portant son poids sur sa cheville brisée encore et encore. Je me retournai, mais je ne pouvais bloquer le son de ses pleurs.
La musique continuait.

Je regardai ma montre à nouveau et cela faisait maintenant trois heures. Nous n’avions ni ralenti ni faibli. Nous continuions à la même vitesse que le violon. Le foutu violon. Traînant nos pieds sur le sol. Tant pis pour les ampoules qui nous brûlaient. Tant pis pour les orteils ou les chevilles cassés. Tant pis pour la douleur lancinante dans notre dos qui refusait de partir. Tant pis pour les vieux coeurs et les mauvais genoux.
Nous continuions à ce rythme infernal comme un seul homme : une créature d’un seul esprit sautant, tapant, trépignant.
Le Révérend Harper finit par mourir. Je vis la chose se produire. Il tenait la toujours évanouie Miss Grendel (dont les pieds bougeaient toujours avec la musique) quand il la laissa tomber et s’écroula au sol. Il se tortilla encore, son pied battant un rythme effréné, puis plus rien. Miss Grendel se releva et continua de danser. Je regardai Harper alors que je dansai, essayant de voir s’il respirait.
Il ne respirait plus. Je le jure, il ne respirait plus, et pourtant il se releva. Il était mort, pourtant il se releva et recommença à danser. Il se tourna vers moi et eut le même rictus que l’Homme qui chante et danse. Ses yeux étaient rouges, remplis du sang de ce qui s’était rompu dans son cerveau. Je vis une unique larme rouge rouler sur sa joue.
Je fermai les yeux et continuai à bouger.

Harper ne fut pas le dernier. Il n’était probablement pas le premier. Les vieux et les malades furent les premiers à tomber. Peu importe la raison – fatigue, crise cardiaque, hémorragies internes – ils mouraient, se relevaient et continuaient à danser avec un rictus.
Je passai devant Lizzie et Sam. Il avait perdu ses lunettes. Ses yeux roulaient dans leurs orbites, terriblement conscients. Je regardai sa jambe et vis le bout d’un os déchirant son jean. Il y avait une piste de sang derrière lui, et alors qu’il tournait une éclaboussure atterrit sur les jambes des personnes autour de lui. Il marchait sur sa jambe cassée, tournoyait sur elle, sautait sur elle au rythme du violon.
La nuit passa.

Je me rappelle avoir marché sur quelque chose et comprit que je venais d’écraser la main droite de Mme Dempsey. Elle était étendue sur le dos sur le parquet. Elle avait été piétinée encore et encore. Je pouvais même voir l’empreinte d’une chaussure d’homme sur son estomac. Sa tête avait été creusée et sa poitrine sous sa robe avait l’air enfoncée ; malgré tout, elle essayait encore de se lever et de danser.
L’odeur du sang se mélangeait avec celle de la sueur, je ne pouvais plus respirer. L’air était dense, tout autour j’entendais des cris et des pleurs, mais rien qui surpasse le violon ou la chanson de l’Homme qui chante et danse.

Et puis tout s’arrêta. Je dansai encore un pas et m’arrêtai. Je levai les yeux vers la plateforme. Nous le fîmes tous, faisant craquer nos cous vers le haut. Il consultai sa montre de poche.
« Très bien braves gens ! C’est tout pour ce soir ! La danse est terminée et le matin est arrivé. Vous pouvez partir si vous pouvez marcher, et vous devriez marcher vite car l’Homme qui chante et danse va s’en aller.
Nous restâmes immobiles comme des animaux étourdis, puis nous dirigeâmes vers les pans de la tente. Personne ne courut, car personne ne le pouvait. C’était un miracle que nous puissions marcher. Sarah partit devant, mais je restai derrière. Je me tournai et vis au moins vingt personnes debout. Harper était parmi eux. Ils grimaçaient tous, les yeux vides. Ils se tenaient debout, sans faire le moindre mouvement pour partir.
« Pars maintenant, mon ami. L’Homme qui chant et danse a ce qu’il voulait, mais il serait heureux de t’ajouter, toi aussi, si tu tardes et hésites trop longtemps. »
Je le regardai et le vis sourire, puis je tournai le dos et quittai la tente. Quand je me retournai à nouveau, elle avait disparu, de même que les gens à l’intérieur.

C’est l’histoire de ce qui s’est passé. Les autres n’en parleront pas ou prétendront que ça n’est jamais arrivé, peu importe la disparition de vingt personnes cette nuit-là, y compris la femme du maire. Ils préfèrent ne pas y penser.
Sarah et moi avons amené Sam à l’hôpital du conté voisin, loin des gens qui savaient ce qui s’était passé. Ils ont dû lui couper la jambe. Sam ne dit rien et devint encore plus silencieux après, prenant des jobs bizarres que seul un unijambiste pouvait faire. Il ne bouge plus beaucoup aujourd’hui ; il reste assis sous son porche, une cane contre la cuisse, massant le moignon avec sa main. Il dit que ça l’ennuie lors des nuits froides. Et lors des nuits chaudes. Et des nuits humides. Et des nuits sèches.
Bill a rejoint l’armée, assez longtemps pour faire le Vietnam et gagner un tas de médailles. Il revint et s’installa pour boire, beaucoup boire, et si vous voulez le trouver, vous pouvez le faire au bar d’Eddie Dixon. Peu importe à quel point il se soûle, il ne parle pas de cette nuit.
Aucun de nous n’a beaucoup vu Sarah après. Elle a réussi à se relever, mais c’est ainsi qu’elle était toujours. Elle est partie à l’université mais, comme Bill, elle est revenue à Belle Carne. Elle enseigne au lycée maintenant et apprend l’anglais aux plus jeunes.

Je suis resté ici, attaché à la boutique d’électronique. Je l’ai gérée pendant un moment, mais aujourd’hui je ne peux plus faire grand chose. Je m’assois avec Sam, discutant quelque fois, mais pas souvent. Si je reste trop tard ou trop longtemps, je verrai ses yeux devenir vitreux derrière ses culs de bouteille et il disparaîtra en lui-même ; je le verrai fredonner une bribe de chanson et les cheveux de ma nuque se dresseront, des frissons parcourront mes bras par vagues.
Mes pieds commenceront à taper en rythme sur le bois de la terrasse et un grand sourire se déploiera sur le visage de Sam. Le sourire de l’Homme qui chante et danse.

"

  1. Ca faisait un moment que je n’en avais pas lu. C’est vraiment le genre de truc qui fait encore plus frissonner quand il fait froid, et il faut dire que les températures ont sacrément chuté, brr ! Pas top, à part pour lire de telles histoires !

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