Un peu de poésie folle amoureuse : Mad Girl’s Love Song

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Bien le samedi bande de poésies, j’espère que vous allez bien ! Je vous retrouve pour un nouveau rendez-vous de poésie, avec une nouvelle poétesse à vous présenter 🙂 Sylvia Plath était une écrivaine américaine née en 1932 et morte en 1963 ; on la connaît surtout pour ses poèmes. Dès l’enfance il est évident qu’elle a un grand talent d’écriture, mais sa vie sera loin d’être facile : marquée très jeune par la mort de son père et plus tard par une fausse couche, elle connaît plusieurs épisodes dépressifs liés à des problèmes psychiatriques. Bien que brillante, elle souffre d’être constamment en porte-à-faux entre son besoin de liberté et le conformisme ambiant (pour cette raison, beaucoup de féministes vont s’intéresser à son travail) ; de la même manière, une fois mariée, sa carrière passe au second plan derrière sa vie d’épouse et l’aide qu’elle apporte à son mari qui est également poète. Ses moments de désespoir sont les plus productifs (notamment lorsqu’elle se sépare de son mari qui la trompait), mais aussi les plus durs : en 1963, elle se suicide au gaz, en prenant soin toutefois de calfeutrer la pièce pour protéger ses enfants.

Publié en 1953, le poème que je vous propose est intitulé « Mad Girl’s Love Song », ce qui signifie littéralement « La chanson d’amour de la fille folle ». Je l’ai découvert dans le recueil illustré par Chris Riddell dont je vous avais déjà parlé ❤ N’ayant pas pu trouver de traduction, j’ai essayé d’en bricoler une qui conserverait à la fois le sens et les rimes, puisque le poème originel en a ; c’est loin d’être parfait, ça manque d’harmonie et j’ai pris une ou deux libertés, j’espère que vous apprécierez quand même ^^’ Et surtout, prenez le temps d’écouter la lecture du poème que je vous ai trouvé sur Youtube pour avoir les sonorités, tellement plus belles en anglais !

I shut my eyes and all the world drops dead;
I lift my lids and all is born again.
(I think I made you up inside my head.) 

The stars go waltzing out in blue and red,
And arbitrary blackness gallops in:
I shut my eyes and all the world drops dead. 

I dreamed that you bewitched me into bed
And sung me moon-struck, kissed me quite insane.
(I think I made you up inside my head.) 

God topples from the sky, hell’s fires fade:
Exit seraphim and Satan’s men:
I shut my eyes and all the world drops dead. 

I fancied you’d return the way you said,
But I grow old and I forget your name.
(I think I made you up inside my head.) 

I should have loved a thunderbird instead;
At least when spring comes they roar back again.
I shut my eyes and all the world drops dead.

(I think I made you up inside my head.)

Je ferme mes yeux et le monde entier disparaît
Je lève les cils et tout revient à la vie.
(Je crois que dans ma tête je te créais.)

En bleu et rouge les étoiles dansent un ballet,
Et galopantes les ténèbres arbitraires arrivent ici :
Je ferme mes yeux et le monde entier disparaît

J’ai rêvé que tu m’avais ensorcelée à mon chevet,
Et chantant sous la lune m’avais embrassée jusqu’à la folie
(Je crois que dans ma tête je te créais.)

Dieu s’effondre depuis le ciel, le feu de l’enfer se soumet
Envolés les hommes de Satan et séraphins du Paradis
Je ferme mes yeux et le monde entier disparaît

Je me suis imaginé que tu reviendrais comme tu le disais
Mais j’ai oublié ton nom et j’ai grandi
(Je crois que dans ma tête je te créais.)

J’aurais dû aimer un oiseau-tonnerre c’est vrai ;
Au moins chaque fois que le printemps arrive ils crient
Je ferme mes yeux et le monde entier disparaît

(Je crois que dans ma tête je te créais.)

Le poème appartient à la catégorie des villanelles : 19 vers, 5 tercets et un quatrain final, et surtout des vers bien précis qui reviennent régulièrement à la manière d’un refrain. Et comment vous dire que je suis dingue de ce poème, sans mauvais jeu de mot. C’est l’histoire d’une femme qui vient de perdre un homme qu’elle aimait plus que tout, une perte qui l’affecte au point de perdre tous ses repères : sa religion, sa propre raison. L’allusion à la schizophrénie est donc très claire. Les illusions se succèdent, tantôt fascinantes, tantôt effrayantes.
Les vers qui se répètent créent une sorte d’atmosphère angoissante : d’une part, il y a cette idée de fermer les yeux comme pour tout supprimer autour de soi et recréer un espace de calme ; de l’autre une petite voix qui vient constamment mettre en doute l’illusion comme la réalité (car même cette petite voix n’est pas sûre de ce qu’elle affirme), jusqu’au vers final qui semble envahir tout l’espace. Cette petite note finale pourrait presque rendre le lecteur fou à son tour. On ressent tellement la détresse et le désespoir de cette femme qui essaye de recoller les pièces d’un puzzle sans y parvenir. Perdre son amour, même imaginaire, est en train de la détruire peu à peu, et on se sent partagé entre la peur de sa folie et l’empathie qui nous fait compatir et ressentir sa propre peur.
En ce qui concerne la religion, on peut aussi ajouter que pour Sylvia Plath, la religion chrétienne traditionnelle n’était d’aucun secours pour les femmes car elle était pensée uniquement pour et par des hommes, ce qui donne une autre interprétation possible pour la destruction des symboles religieux dans le poème : ils ne sont d’aucun secours à la narratrice.

Pour aller avec, je vous ai trouvé deux possibilités ! D’abord, les dessins de Chris Riddell qui avait illustré le poème et que je trouve vraiment beaux, car il a représenté avec beaucoup de délicatesse la progression du poème depuis la tendresse, la passion, jusqu’à l’effondrement du rêve et la terrible prise de conscience que ce n’était peut-être qu’un rêve. L’amant imaginaire n’est qu’une ombre constamment dissimulée par d’autres figures, jusqu’à la dernière image où les ténèbres envahissent entièrement le dessin, à la façon d’une idée fixe.
Et ensuite, par hasard je suis tombée sur une peinture de Acey Thompson… et malheureusement, je n’ai pas pu trouver d’autres infos que le nom de l’artiste :/ Mais j’aime beaucoup aussi sa façon d’illustrer le poème : elle a repris les notes de bleu et de rouge dans la strophe des étoiles, mais les tâches de couleurs bavent et coulent comme si elles s’effondraient sur elles-mêmes, jusqu’à rejoindre le marasme de noir et de gris qui enveloppe la femme. Ces espèces de nuées floues rendent très bien l’idée de folie, de doute, comme si on avait des nuages qui brouillaient les pensées.

J’espère que le poème et les illustrations vous ont plu, pardon pour la traduction un peu bancale ^^’ Merci beaucoup si vous avez tout lu, n’hésitez pas à me dire votre avis et vos interprétations en commentaire 🙂

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    • Très touchant en effet, je n’imagine même pas a quel point ce doit être effrayant quand on se rend compte que ce qu’on aime tant était en fait une illusion >< J'avoue que j'ai eu du mal aussi a choisir entre les deux, du coup je les ai gardées ensemble XD

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