Premières lignes… #173

Par défaut

Nouveau dimanche, nouvelle découverte ! Je continue le rendez-vous que j’ai trouvé chez Book & share, et inauguré par le blog Ma Lecturothèque 🙂 Le principe de ce post est de prendre un livre chaque semaine pour vous en citer les premières lignes.

Les longs doigts, burinés par des années de labeur mais fins et élégants, soulignèrent la ligne de son cou. Les ongles, coupés courts mais lisses et sans tâche, griffèrent son menton. La voix, rauque mais posée, formula une appréciation :
– Quel bel enfant.
Maman sourit, malgré sa timidité coupable. Elle n’avait jamais su la retenir quand le commun remarquait tout haut la joliesse de son rejeton. Alors, une factotum ! Pourtant, se dit Sylve, la Madame s’était exprimée avec une neutralité qui faisait craindre une désapprobation. Elle le relâcha et poursuivit :
– Quel âge a-t-il ?
– Huit ans, Madame.
Cette fois, son examinatrice fit la grimace, et cela allongea encore les traits de son visage. Elle était grande et mince. Presque osseuse. Blonde, avec des cheveux raides coupés court et plaqués contre son crâne, comme ceux des hommes. Face à face, maman et elle ressemblaient à un duo de théâtre burlesque. L’ascète altière et la replète nourrice campagnarde, avec son imposante poitrine qui menaçait de s’échapper de son corsage et les indomptables boucles d’un brun presque noir qu’elle avait léguées à tous ses rejetons.
Sylve en aurait ri, en d’autres circonstances.
– Je sais que c’est vieux, Madame. Mais il est fort. Il a pas l’air, parce qu’il est pas grand. On est pas grands dans la famille. Mais on est costauds. Et lui, il est plus costaud que l’était son père au même âge. Et agile. Je vous le dis, c’est mon métier que de prendre soin des gamins et j’en ai pas souvent vu de si à l’aise avec leur corps. Déjà, tout bébé, il tombait jamais. Quand les autres rampaient droit devant eux sans faire attention à rien, il contournait, il escaladait… On pouvait le laisser sans rien craindre sur les tables à changer les langes, et même tourner le dos sans risquer qu’il…
Elle s’interrompit, semblant remarquer pour la première fois de son existence la place que son babillage occupait dans l’espace. Et Sylve, qui n’était pas seulement costaud et agile, mais observateur, avait constaté que la factotum, en plus de garder le silence, n’avait bougé aucun muscle de son visage. Il frissonna et maman toussota avant d’ajouter :
– Pardon, Madame, c’est vrai que je cause beaucoup alors que…
et de se taire à nouveau.
Et d’attendre à son tour. Au bout de longues secondes, la Madame s’adressa à Sylve :
– Mon garçon, que sais-tu faire ?
Il eut l’impression d’être soumis à un test qu’il ne souhaitait pas passe. Mais maman comptait sur sa réussite. C’était dans cette optique qu’elle l’avait réveillé avant l’aube, ce matin. Après l’avoir embrassé machinalement, comme chaque jour, elle avait dit : « C’est l’heure », sans émotion. Ils avaient pris leur petit déjeuner tous les deux, pendant que ses frères, ses soeurs, et même papa, dormaient. Puis, elle l’avait habillé avec plusieurs couches de vêtements et, quand il avait protesté, s’était énervée : « Je ne vais pas te laisser notre seule valise ! »
Sylve s’était tu. Maman ne se montrait pas souvent affectueuse à son égard – c’était difficile, lorsqu’on avait sept enfants à soi et qu’on occupait ses journées à en garder d’autres, de s’attarder sur le plus débrouillard et le moins demandeur de câlins – mais elle était rarement agressive. Il avait donc compris ou, tout du moins, ressenti son malaise, et décidé de la soutenir.

"

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s