Premières lignes… #170

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Nouveau dimanche, nouvelle découverte ! Je continue le rendez-vous que j’ai trouvé chez Book & share, et inauguré par le blog Ma Lecturothèque 🙂 Le principe de ce post est de prendre un livre chaque semaine pour vous en citer les premières lignes.

Tamara était assise devant une assiette d’oeufs brouillés liquides et mangeait en terminant son rêve.
D’un geste d’une extrême douceur, sa mère Raïssa Ilinitchna passait un peigne édenté à travers ses cheveux en essayant de ne pas trop tirer sur cette feutrine vivante.
La radio déversait une musique solennelle mais pas très forte, la grand-mère dormait derrière la cloison. Puis la musique s’arrêta. La pause était un peu longue, cela avait quelque chose de bizarre. Et une voix bien connue retentit :
« Attention ! Ici Moscou ! Voici un communiqué du gouvernement diffusé par toutes les stations radio d’Union soviétique… »
Le peigne s’immobilisa dans les cheveux de Tamara. Elle se réveilla brusquement, avala une bouchée d’oeufs et déclara de sa voix un peu enrouée du matin :
« Ca doit être un rhume de rien du tout, maman ! Et il faut tout de suit qu’ils… »
Elle ne put finir sa phrase car Raïssa Ilinitchna tira brusquement de toutes ses forces sur le peigne, la tête de Tamara finit brutalement projetée en arrière et ses dents claquèrent.
« Chut ! » siffla Raïssa Ilinitchna d’une voix étranglée.
Sur le seuil se tenait la grand-mère revêtue d’un peignoir aussi ancien que la Muraille de Chine. Elle écouta le communiqué d’un air radieux et dit :
« Ma petite Raïssa, tu vas nous acheter des sucreries chez Elisseïev ! D’ailleurs c’est Pourim aujourd’hui. J’ai comme l’impression que Samech a crevé. »
A l’époque, Tamara ne savait pas ce qu’était Pourim, pourquoi il fallait acheter des sucreries, et encore moins qui était ce Samech qui venait de crever. D’ailleurs comment aurait-elle pu savoir que dans leur famille, comme chez les conspirateurs, on désignait depuis longtemps Staline et Lénine par les initiales de leurs surnoms, « S » et « L », et qui plus est dans une langue antique et secrète : Samech et Lamed. Entre-temps, la voix chère à tout le pays avait annoncé que la maladie n’avait rien d’un rhume.

***

Galia avait déjà enfilé son uniforme et cherchait son tablier. Où avait-elle bien pu le mettre ? Elle regarda sous le divan : il ne serait pas allé se fourrer là ?
Soudain, sa mère jaillit de la cuisine, un couteau dans une main et une pomme de terre dans l’autre. Elle poussait de tels hurlements que Galia crut qu’elle s’était coupée. Mais on ne voyait pas de sang.
Son père, toujours de mauvaise humeur le matin, extirpa sa tête de l’oreiller.
« Qu’est-ce que tu as à gueuler comme ça dès l’aube, Nina ? »
Mais sa mère hurlait de plus en plus fort, c’était à peine si l’on distinguait des mots parmi ses braillements entrecoupés.
« Il est mort ! Et tu restes là à dormir, pauvre idiot ! Debout ! Staline est mort !
– Ils l’ont annoncé ? »
Son père redressa sa grosse tête avec une touffe de cheveux collée sur le front.
« Ils ont dit qu’il était malade. Mais il est mort, j’en mettrais ma main au feu ! Il est mort ! Je le sens ! »
Et ce furent de nouveau des hurlements inarticulés parmi lesquels surgissait une question dramatique :
« Oï ! Oï ! Oï ! Que va-t-il se passer maintenant ? Que va-t-il nous arriver à tous ? Qu’allons-nous devenir ? »

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