Premières lignes… #104

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Nouveau dimanche, nouvelle découverte ! Je continue le rendez-vous que j’ai trouvé chez Book & share, et inauguré par le blog Ma Lecturothèque 🙂 Le principe de ce post est de prendre un livre chaque semaine pour vous en citer les premières lignes.

L’âge venant, je regarde avec compassion mes chaussures usées, éculées, défoncées, bâillantes, vieux soufflets à mâchoires, requins édentés, moules fidèles des difformités. Pourquoi les jeter ? Pourquoi se défaire de mes pieds, pourquoi brûler mes racines, ma mémoire ? Comptables des espaces et du temps, les souliers sont les philosophes des cosmologies ménagères.
Chaque matin, j’enfile au hasard un peu de mon espace-temps, je rechausse mon enfance en babouches, mes vacances de sable en espadrilles, mes forêts champignonnières en brodequins, mes convalescences câlines en charentaises. Chaque matin, je me vois dans le miroir traverser le salon en pompes mémorables.
Je repense toujours avec nostalgie aux immenses chaussures rouges à rebords en terrasses, cannelées en pente douce jusqu’au trottoir. Dans la rue, leur largeur anormale évoque les raquettes des trappeurs, et leur lourdeur, des chaussures de scaphandrier. Difficile contrôle des rebords, surtout dans les escaliers où la pointe avancée décroche les tringles à tapis des escaliers bourgeois.
J’aime les chaussures trop grandes, les pantalons amples, les chaussettes de laine montantes, les sous-vêtements confortables. L’hiver, je porte des vêtements chauffants en Thermolactyl ou thermo quelque chose, en amiante, des sous-vêtements rougissant comme des réchauds à café. Je voudrais qu’on invente des chaussures en grille-pain pour détordre les tresses de mes orteils gelés.
Dans les vieilles chaussures noirs, héritées du beau-père, déformées en plis fossiles, je flotte, me recroqueville à volonté, tourne le pied comme une tranche de veau. Pour éviter de les perdre en marchant, je les garnis de carton découpé à la forme du pied, de papier journal, de coton, d’étoupe. Je me promène à l’aise, les orteils en vacances. A cause de sa statue, je les appelle « mes curés d’Ars », en souvenir du curé polychrome – écume de sang aux lèvres, teint citronné, sourire de brave type, godillots difformes : des chaussures de saint, des chaussures qui disent sa bonté, son indifférence au paraître, sa provocation. Saint curé d’Ars, au paradis, j’amènerai mon stock, on fera des échanges.
Je ne méprise pas les chaussures neuves, mais elles ne racontent rien. Dans leur boîte, elles sentent le cuir et le papier de soie, mais elles sont vides comme un miroir qui n’aurait jamais rien reflété.

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