Roman gothique #1 : The Wanderer, or Female Difficulties : La Femme errante, ou les Embarras des Femmes

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Bien le bonjour bande de gens, j’espère que vous allez bien ! J’ai encore les yeux tout bouffis à cause du sommeil, j’ai joué un peu tard à un Sherlock Holmes (Devil’s Daughter), mais je voulais tellement finir l’enquête en cours ! Et je ne regrette rien en plus 😀 Ce jeu est super, je vous le recommande (mais prenez garde aux temples Mayas) !

Nouvelle chronique littéraire, un peu particulière celle-ci. Pour mon master, je suis en train de travailler sur les romans gothiques anglais et français, écrits et lus par de femmes entre 1760 et 1830 (oui c’est précis). Pour ceux qui se poseraient la question, les soeurs Brontë publient dans les deux décennies d’après, donc je ne les étudie pas (ce qui n’est pas forcément une mauvaise chose, beaucoup a déjà été dit). Mais ce sujet m’amène à découvrir tout plein d’auteures anglaises et françaises, et surtout quelques excellents titres qui sont malheureusement inconnus du grand public aujourd’hui. Comme je ne lis plus que ça en ce moment, j’ai envie de vous faire découvrir quelques romans qui valent vraiment le coup d’être ré-édité, voire re-traduits. On commence cette semaine avec un qui m’a vraiment marquée, The Wanderer de Fanny Burney, publié en 1814. Il n’y a malheureusement pas de traduction française à part une qui date de la même époque, et qui est pratiquement introuvable aujourd’hui. Si vous souhaitez lire le roman, je vous conseille d’utiliser le site du sudoc, qui référence les catalogues de bibliothèques universitaires ; oui, c’est compliqué, mais prenez le temps si vous pouvez, ce livre vaut vraiment la peine !

Résumé : 1793, pendant l’époque sanglante de la Terreur et le règne des Montagnards. Un groupe d’aristocrates anglais s’apprête à fuir en bateau à la faveur de la nuit jusqu’à leur terre natale. Soudain, une femme appelle depuis le rivage, et supplie qu’on l’emmène ; une fois à bord, elle ne profère plus un mot, pas même pour donner son nom, et les railleries des passagers vont bon train sur son apparence misérable et son mutisme. Arrivés en Angleterre, la jeune femme refuse encore obstinément de donner son nom, mais se retrouve privée d’argent et de soutiens : personne ne veut l’aider car personne ne la connaît, et le secret autour de son identité, s’il alimente les conversations, fait néanmoins le vide autour d’elle. C’est seule qu’elle tente de subvenir à ses besoins en cette fin de XVIIIème siècle, révélant ainsi toutes les difficultés pour une femme de vivre par elle-même.

Mon avis : 

J’ai vraiment beaucoup aimé la plume de Fanny Burney ; les romans de l’époque ont parfois la tendance facile au pathos et à l’étalement de sentiments, mais ce n’est pas le cas ici ; et il y a cette touche d’humour anglais que j’adore ! C’est très agréable à lire, et pour le coup, mon seul regret a été de ne pas pouvoir davantage prendre mon temps pour dévorer le livre : puisque c’était pour mon mémoire, il a fallu accélérer un peu le mouvement >< L’histoire est vraiment prenante, j’y suis restée pendue du début à la fin. Le livre est assez gros, et il y a pas mal de rebondissements mine de rien, et surtout de situations angoissantes ; c’est ce que j’ai vraiment apprécié en plus de tout le reste : même si les romans de l’époque mettent l’accent sur le pathos et le dégoulinement de sentiments en tout genre, ici le point réalisme était vraiment mis en avant. Et surtout, tout le mystère !

Le récit est intrigant : pas même nous en tant que lecteurs ne savons le nom de notre héroïne, et encore moins son histoire ; ce mystère est très prenant, et renouvelle en permanence les péripéties auxquelles doit faire face notre héroïne, que tout le monde surnomme Ellis par commodité. Il y a toute une galerie de personnages qu’elle croise, qui vont lui venir en aide… ou feindre de le faire pour mieux profiter d’elle : les hommes la persécutent (car évidemment, elle est jolie et pleine de qualités), et les femmes l’exploitent. Je vous jure que parfois, on a envie de rentrer dans le livre avec une arme de type intimidante pour venger l’héroïne ; en fait, la tare la plus répandue parmi les personnages antagonistes est bel et bien l’hypocrisie, et bien qu’ils soient un peu caricaturés, ça reste assez réel pour qu’on ait vraiment l’impression de voir le monde entier se retourner contre soi : autant dire que certains sont véritablement infernaux. Ellis se retrouve dans des situations parfois très précaires et cruellement réalistes, ce qui est assez rare dans les romans de l’époque.

Il faut dire qu’Ellis est une femme incroyablement forte, et bien qu’elle soit discrète, elle a sa part de fierté et de dignité. Je me demande d’ailleurs si on ne pourrait pas sérieusement qualifier le roman de féministe. En tout cas, on voit bien à quel point c’est dur à l’époque pour une femme de survivre quand elle n’a ni argent, ni nom, ni relations, ni famille ; et surtout quand elle ne veut pas finir dans l’indigence ou la prostitution (on ne lui propose pas de faire le tapin, mais plusieurs fois elle est accusée de chercher les hommes fortunés). On se rend bien compte des difficultés ; le plus important pour une femme est de conserver sa réputation intacte au XVIIIème siècle, et croyez-moi, pour entacher la réputation d’une femme à cette période, un tout petit rien suffit. C’est pourquoi le sous-titre du livre est si important, et je trouve d’ailleurs que sa traduction française est bien en-dessous de la réalité : survivre sans argent et en conservant sa réputation, tout en cherchant un travail et un logement décent, sans avoir recours à la charité ni se faire dénigrer pour son sexe… En un mot, l’indépendance féminine. Même aujourd’hui, je pense qu’on ne se rend pas assez compte de la purge que ça représente.

Un roman féministe donc ? Pas exactement non plus : on est plutôt sur une revendication à l’indépendance féminine, ce qui n’est pas tout à fait la même chose ; après, cela reste d’une importance capitale, surtout quand on voit qu’Ellis n’est parfois pas même reconnue en tant qu’individu, ou qu’on lui impose l’autorité d’un mari aussi brutal soit-il ! Mais ! Il y a un autre personnage féminin, qui elle réclame l’égalité pure et simple avec les hommes, mais son discours est surtout l’effet d’un caractère trop passionné et influencé par la Révolution : comprenez par là que personne ne la prend vraiment au sérieux. Néanmoins, son discours existe, et il est suffisamment long pour que je me dise que l’auteure ne l’a pas mis là par hasard ; elle est probablement influencée, mais au vu de l’époque et des mentalités, c’était risqué de prendre ouvertement parti pour ces idéaux.

Le côté politique est assez intéressant lui aussi, puisque tout se passe pendant la période de la Terreur en France. Alors, on ne voit pas Rousseau et compagnie, la majeure partie de l’action se passe en Angleterre ; néanmoins, c’est une occasion de constater la xénophobie particulièrement latente chez les Anglais envers les Français ! Bien entendu, la période de la Révolution a été particulièrement marquante pour les Anglais (et avec Napoléon ce fut encore pire). Mais du coup, c’est vraiment super de voir que le roman peut être pris avec plusieurs angles d’attaque ^^ Je considère ce roman comme un roman gothique par ailleurs, non qu’on y trouve châteaux, fantômes ou souterrains, mais parce que les codes de la peur et de l’oppression y sont utilisés, et ce dans des situations réalistes : l’effet terrorisant est le même. Et pour les puristes, il y a un passage de fuite dans une forêt sombre ! Alors, heureux ? 😀

Il y aurait encore beaucoup à dire, mais je tiens surtout à insister pour que vous lisiez ce livre si vous en avez l’occasion : il y a de quoi rire, s’indigner (et pas qu’un peu), et s’émouvoir tout plein ! Si vous pouvez le trouver, n’hésitez pas et foncez, je vous le conseille chaudement :3

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  1. Je suis tombée sur votre blog en faisait des recherches. J’aimerais beaucoup le lire ; hélas, comme vous le soulignez, il est impossible de se le procurer…

  2. Pingback: Roman gothique #7 : Vathek | Coeur d'encre 595

  3. Pingback: Roman gothique #9 : L’Italien, ou le confessionnal des pénitents noirs | Coeur d'encre 595

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