Premières lignes… #57

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Nouveau dimanche, nouvelle découverte ! Je continue le rendez-vous que j’ai trouvé chez Book & share, et inauguré par le blog Ma Lecturothèque 🙂 Le principe de ce post est de prendre un livre chaque semaine pour vous en citer les premières lignes.

Son visage s’éclairait parfois d’un sourire d’enfant. Cela ne durait jamais très longtemps. C’était fugace. Elle avait attiré mon attention, dans ce café rue Linné non loin des Arènes de Lutèce et du square Capitan, parce qu’elle prenait comme moi des notes au jour le jour dans un carnet. Le sien était en fait un cahier d’écolier, de couleur bleu nuit. Au début, il m’avait fallu un certain temps avant de m’apercevoir qu’elle écrivait à peu près au rythme de ses sourires fugaces.

Il me semblait que son visage effectuait des allers et retours entre l’enfance et l’âge adulte. Elle portait toujours une pelisse beige, à capuche bordée de fourrure, dont la vue, même si nous n’étions qu’à la fin d’octobre, m’inspirait chaque fois des idées d’hiver où certains sentiments de grand froid se mêlaient à des images de neige. Nous étions toujours assis le long des baies vitrées, mais alors que moi je choisissais plutôt une table près de l’entrée, elle avait l’habitude de s’installer à droite dans l’angle, sur la banquette bordeaux. Je venais d’avoir vingt-sept ans, en cette année 1997, et elle, dans sa pelisse, devait avoir mon âge. Le café s’appelait L’Epsilon et l’on y côtoyait surtout des étudiants, à cause de la proximité de la faculté de Jussieu.

C’était l’un des cafés du Quartier latin qui fermaient tard, en semaine vers minuit et le week-end un peu plus tôt. Pour m’y rendre, de mon appartement rue Linné, je n’avais qu’à traverser la rue. En tout cas, il restait ouvert assez longtemps pour qu’à n’importe quel jour on puisse, au milieu d’une petite foule, conclure la soirée en rêvant. À quoi au juste, en dehors de mon travail, de ma passion d’archéologue, rêvais-je en 1997 ? À des choses aussi infinies et disparates, belles mais imprévisibles que la vie même. Avant le tournant du bimillénaire, je faisais partie de ces survivants du vingtième siècle qui ne ces­saient de croire qu’il est possible de cheminer vers le vrai. Ou était-ce que j’espérais secrète­ment que le cycle des saisons se consomme dans l’hiver, une fois pour toutes, dans un paysage de neige parfaite ?

J’avais peur en même temps de perdre cette rassurante épaisseur de vie héritée de l’enfance, cette confiance compacte, faite d’innombrables strates d’images et d’espoirs. Le mot « enfance » m’accompagnait. Un mot qui me servait bien souvent de refuge et sur lequel jusqu’à mes rêves s’appuyaient. Elle, là-bas à sa table, quels étaient ses rêves à elle ? Peut-être consignait-elle ses espoirs dans son cahier d’écolier. Un soir, j’avais pu remarquer qu’elle était plus svelte que je ne l’avais pensé, car pour la première fois elle avait enlevé sa pelisse et l’avait posée sur le dossier de la chaise en face d’elle. Puis, son stylo plume de nouveau entre les doigts, elle ne notait pourtant rien. Aucun début de sourire. Comme si son visage faisait silence devant le passé. L’air de quelqu’un qui n’est plus que mémoire. Elle devait éprouver quelque chagrin, même ses moufles de laine sur le coin de la table en témoig­naient étrangement. Je présumais que ce café, qui pour moi était une sorte de vestibule du vrai, était pour elle le dernier « lieu » après l’enfance. Ce même soir, à l’approche de la fermeture, quand il n’y avait plus de clients à part nous, elle m’avait surpris, demandant : « Vous aussi, vous l’attendez ? » – « Pardon ? Attendre qui ? » Elle avait alors tourné le visage vers la baie vitrée où, à cette heure tardive, ses traits se dédoublaient par un effet de miroir. « La neige… », avait-elle fini par murmurer.

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