Premières lignes… #53

Par défaut

Nouveau dimanche, nouvelle découverte ! Je continue le rendez-vous que j’ai trouvé chez Book & share, et inauguré par le blog Ma Lecturothèque 🙂 Le principe de ce post est de prendre un livre chaque semaine pour vous en citer les premières lignes.

Cette année-là, le saint mois de ramadane tombait en plein été, et mon père sortait rarement de la maison avant le soir, car les gens de Grenade étaient nerveux dans la journée, leurs disputes étaient fréquentes et leur humeur sombre était signe de piété, puisque seul un homme n’observant pas le jeûne pouvait garder le sourire sous un soleil de feu, puisque seul un homme indifférent au sort des musulmans pouvait rester jovial et affable dans une ville minée par la guerre civile et menacée par les infidèles.

Je venais de naître, par la grâce imparable du Très-Haut, aux derniers jours de chaabane, juste avant le début du mois saint, et Salma ma mère était dispensée de jeûner en attendant qu’elle se rétablisse, et Mohamed mon père était dispensé de grogner, même aux heures de faim et de chaleur, car la naissance d’un fils qui portera son nom, et un jour ses armes, est pour tout homme un sujet de réjouissance légitime. De surcroît, j’étais le premier fils, et, de s’entendre appeler « Abou-1-Hassan », mon père bombait imperceptiblement le torse, se lissait les moustaches et faisait lentement glisser ses deux pouces le long de sa barbe en louchant vers l’alcôve de l’étage supérieur où j’étais fagoté. Sa joie exubérante n’avait toutefois ni la profondeur ni l’intensité de celle de Salma qui, en dépit de ses douleurs persistantes et de son extrême faiblesse, se sentait naître une seconde fois par ma venue au monde, car ma naissance faisait d’elle la première des femmes de la maison et lui attachait les faveurs de mon père pour de longues années à venir.

C’est bien après qu’elle m’a avouée ses craintes, que j’avais, sans le savoir, apaisées, sinon dissipées. Mon père et elle, cousins promis l’un à l’autre depuis l’enfance, mariés pendant quatre ans sans qu’elle tombe enceinte, avaient senti monter autour d’eux, dès la seconde année, le bourdonnement d’une rumeur infamante. Si bien que Mohamed était revenu un jour avec une belle chrétienne aux cheveux noirs tressés, achetée à un soldat qui l’avait capturée lors d’une razzia aux environs de Murcie. Il l’avait appelée Warda, l’avait installée dans une petite pièce donnant sur le patio, parlant même de l’envoyer chez Ismaël l’Egyptien pour qu’il lui enseigne le luth, la danse et l’écriture comme aux favorites des sultans.

« J’étais libre et elle était esclave, me dit ma mère, et entre nous le combat était inégal. Elle pouvait user à sa guise de toutes les armes de la séduction, sortir sans voile, chanter, danser, verser du vin, cligner des yeux et se dévêtir, alors que j’étais tenue, de par ma position, de ne jamais me départir de ma réserve, encore moins de montrer un intérêt quelconque pour les plaisirs de ton père. Il m’appelait « ma cousine ». En parlant de moi il disait respectueusement la « Horra », la libre, ou la « Arabiya », l’Arabe ; et Warda elle-même me montrait toute la déférence qu’une servante doit à sa maîtresse. Mais la nuit, c’était elle la maîtresse.

Publicités

"

  1. Pingback: Premières lignes #149 – Ma Lecturothèque

  2. Pingback: Premières lignes #150 – Ma Lecturothèque

  3. Pingback: Premières lignes # 150 | Songes d'une Walkyrie

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s