Un peu de poésie trompeuse et trompée : La Ressemblance

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Bien le bonjour bande de gens, nouveau samedi et nouvelle poésie ! Il faudrait que je me mette sérieusement au travail, mais je n’arrive pas à m’y décider : chaque fois que je dois travailler, je trouve une casserole à laver, un tee-shirt à replier, une pauvre note à remettre au propre, et à côté de ça, les vrais devoirs se languissent ^^’ Mais j’ai encore des poèmes à vous présenter, et comme je n’ai rien de mieux à faire que de laisser mes dossiers à préparer de côté, connaissez-vous Félix Arvers ? C’était un poète et dandy français, né en 1806 et mort en 1850, très peu connu aujourd’hui et dont seul un poème a eu un grand retentissement de son vivant ; persuadé d’avoir trouvé sa vocation, il a écrit une douzaine de comédies légères et fameuses, qui lui ont apporté suffisamment de revenus pour bien vivre, bien qu’il fût mort pauvre. Il a fréquenté notamment Alfred de Musset, et a écrit un unique recueil de poèmes intitulé Mes heures perdues. Mais comme je le disais, un seul de ses poèmes a eu un véritable succès, au point d’être sur toutes les lèvres du XIXème siècle ! Il s’agit du « Sonnet d’Arvers », pastiché plusieurs fois par la suite (je vous conseille d’aller voir la page Wikipedia, poème et pastiches y sont si cela vous intéresse). Mais je préfère prendre les sentiers battus pour connaître un poète, et je vous propose plutôt celui-ci que je trouve tout aussi agréable à lire : « La Ressemblance ».

Sur tes riches tapis, sur ton divan qui laisse
Au milieu des parfums respirer la mollesse,
En ce voluptueux séjour,
Où loin de tous les yeux, loin des bruits de la terre,
Les voiles enlacés semblent, pour un mystère,
Eteindre les rayons du jour,

Ne t’enorgueillis pas, courtisane rieuse,
Si, pour toutes tes sœurs ma bouche sérieuse
Te sourit aussi doucement,
Si, pour toi seule ici, moins glacée et moins lente,
Ma main sur ton sein nu s’égare, si brûlante
Qu’on me prendrait pour un amant.

Ce n’est point que mon cœur soumis à ton empire,
Au charme décevant que ton regard inspire
Incapable de résister,
A cet appât trompeur se soit laissé surprendre
Et ressente un amour que tu ne peux comprendre,
Mon pauvre enfant ! ni mériter.

Non : ces rires, ces pleurs, ces baisers, ces morsures,
Ce cou, ces bras meurtris d’amoureuses blessures,
Ces transports, cet oeil enflammé ;
Ce n’est point un aveu, ce n’est point un hommage
Au moins : c’est que tes traits me rappellent l’image
D’une autre femme que j’aimai.

Elle avait ton parler, elle avait ton sourire,
Cet air doux et rêveur qui ne peut se décrire.
Et semble implorer un soutien ;
Et de l’illusion comprends-tu la puissance ?
On dirait que son oeil, tout voilé d’innocence,
Lançait des feux comme le tien.

Allons : regarde-moi de ce regard si tendre,
Parle-moi, touche-moi, qu’il me semble l’entendre
Et la sentir à mes côtés.
Prolonge mon erreur : que cette voix touchante
Me rende des accents si connus et me chante
Tous les airs qu’elle m’a chantés !

Hâtons-nous, hâtons-nous ! Insensé qui d’un songe
Quand le jour a chassé le rapide mensonge,
Espère encor le ressaisir !
Qu’à mes baisers de feu ta bouche s’abandonne,
Viens, que chacun de nous trompe l’autre et lui donne
Toi le bonheur, moi le plaisir !

J’aime beaucoup ce poème, il n’est pas tout à fait amoureux, mais presque désespéré dans l’abandon sensuel qu’il réclame et la passion qu’il invoque. L’atmosphère me rappelle beaucoup des poèmes comme « Le parfum » de Baudelaire : on imagine bien les parfums enivrants, les lourdes tentures qui encadrent un lit plus ou moins défait, et tout l’érotisme dont le XIXème siècle est capable. Cela me rappelle aussi dans Jane Eyre le récit de Mr Rochester, lorsqu’il raconte avoir trouvé sa maîtresse dans les bras d’un autre ; personnellement, d’entendre la voix de velours de Toby Stephens qui raconte cette histoire, ça m’a toujours fait quelque chose 😀 Bon, bien sûr c’est dur aussi de ressentir de l’empathie ou de la compassion pour un homme qui laisse à une femme l’illusion qu’il l’aime, alors qu’il se sert d’elle pour en aimer une autre. C’est cruel, et c’est bien dommage car le poème est très beau, et les mots choisis font frissonner !

J’ai beaucoup hésité pour le choix du tableau qui accompagnerait le poème. Un tableau « classique » semblait le plus approprié, et j’en ai trouvé de nombreux très beaux, touchants et plein d’émotions amoureuses, surtout une représentation du mythe de Pygmalion et Galathée, un de mes préférés de la mythologie grecque ! Il y avait aussi le célèbre Baiser de Klimt, qui semblait correspondre parfaitement à la sensualité du poème. Mais finalement, j’ai choisi après un loooonng moment d’hésitation Les Amants de Magritte. Quitte à ce que le style de peinture détonne avec le poème, je trouve que la représentation de l’amour colle davantage avec les mots du poète, dans une certaine mesure : les deux amants se cherchent et veulent se rejoindre pour s’embrasser, mais les linges qui leur voilent la figure les en empêchent, les étouffent presque comme pour exprimer la sensation d’asphyxie qui finit par couronner le manque de l’être aimé. Ils se cherchent en vain, et sont peut-être aveuglés par les voiles, et se trompent (volontairement ?) sur l’être aimé. Que pensez-vous de mon choix ? Auriez-vous choisi un autre tableau ou un autre poème ? 🙂

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